«Éclipse électrique»: tout est aléatoire

Dans une prose limpide, mais qui laisse beaucoup d’espace à ses lecteurs, Melissa Bull parvient à décrire finement comment des lieux peuvent être porteurs d’une mémoire douloureuse.
Photo: Maxime Raymond Bock Dans une prose limpide, mais qui laisse beaucoup d’espace à ses lecteurs, Melissa Bull parvient à décrire finement comment des lieux peuvent être porteurs d’une mémoire douloureuse.

La fiction a parfois cette mensongère manie de laisser entendre que chacun des gestes, chacune des décisions prises par un personnage est enraciné dans le terreau de motivations profondes et réfléchies, un portrait ne correspondant pas tout à fait à l’expérience du monde tel que vécu par l’auteur de ces lignes, ni par les quelques êtres chers qu’il a sondés. Les forces qui nous guident ne sont-elles pas toujours au moins un peu inexplicables ou aléatoires, pour ne pas dire carrément random ?

« Je ne sais plus qui m’a parlé de ce party. C’était à l’étage d’un duplex. Quelqu’un m’avait invitée, l’ami d’une amie d’une coloc m’avait dit qu’il m’y rejoindrait, mais il ne s’est jamais pointé », raconte la narratrice de « Landslide », une des nouvelles les plus emblématiques du ton général d’Éclipse électrique, premier recueil de l’Anglo-Montréalaise Melissa Bull.

 

Agnes y fera la rencontre de l’intrigante Phoenix et acceptera d’aller prendre un verre en sa compagnie, sans savoir qu’il s’agit d’une date. Une amitié fera mine de vouloir naître, avant de rapidement se dégonfler.

Principalement campées à Montréal, ces 23 nouvelles — certaines ne faisant que quatre ou cinq pages — mettent en lumière des instants où la banalité du cours des jours promet d’accoucher d’une épiphanie, mais où cette banalité finit par reprendre ses droits, sans que de brèves manifestations d’étrangeté, appartenant parfois au fantastique, soient parvenues à offrir de quelconques leçons.

Surnaturel : une lumière « éblouissante comme les projecteurs d’un stade », d’une origine qui demeurera inconnue, foudroie un couple naissant pendant qu’il séjourne dans un camping (« Illumination »). Science-fictif : un homme passe une nuit avec une ancienne top-modèle vêtue d’une drôle de robe électrique (« Éclipse électrique »). Juste bizarre : l’esthéticienne de Miriam lui apprend qu’elle se rend régulièrement pêcher dans le Saint-Laurent, près du pont Champlain ou du pont Jacques-Cartier (« Manucure »).

La vie quotidienne est donc ici comme enceinte d’une révélation qu’elle ne mène que rarement à terme. Les relations menacent quant à elles constamment de dévoiler leur aspect factice, alors que l’amour n’est rien de plus qu’un accident que l’on peut espérer si l’on y tient (ou si l’on est fou). Être une femme suppose trop souvent que l’on se taise et qu’on encaisse à répétition les petites avanies personnelles et professionnelles.

Dans une prose limpide, mais qui laisse beaucoup d’espace à ses lecteurs, Melissa Bull parvient à décrire finement comment des lieux peuvent être porteurs d’une mémoire douloureuse, se réactivant lorsqu’on les revisite. Dans « Chemin de croix », magistrale pièce de résistance de ce recueil, une femme qui travaille désormais à Mississauga rentre à Montréal, où elle a fait ses études, et marche dans la ville avec un mélange de nostalgie et d’horreur pour les humiliations qu’elle y a vécues, et pour toute la douleur qu’elle a infligée à des hommes.

« Elle s’est dirigée vers le vieux diner refait à la mode rétro et y a commandé une soupe aux boulettes de matzo. Elle avait le même goût qu’avant les rénovations. » Les souvenirs amers, eux aussi, conservent malheureusement leur saveur.

 

Éclipse électrique

★★★★

Melissa Bull, traduit de l’anglais par Benoît Laflamme, Boréal, Montréal, 2020, 248 pages