«La morte»: à la vie, à la mort

C’est à Mathieu Arsenault qu’est naturellement échu le rôle d’héritier littéraire après le décès de cette amie qui incarnait à ses yeux la vie dans ce qu’elle a de plus intense et de plus pur.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir C’est à Mathieu Arsenault qu’est naturellement échu le rôle d’héritier littéraire après le décès de cette amie qui incarnait à ses yeux la vie dans ce qu’elle a de plus intense et de plus pur.

Morte d’une tumeur au cerveau inopérable en mai 2013, à l’âge de 24 ans, Vickie Gendreau avait tout d’une étoile filante.

On connaît l’histoire. Après avoir reçu le diagnostic en juin 2012, la jeune femme, qui travaillait depuis trois ans comme danseuse nue, a demandé à un ami de l’aider à mettre en forme le brouillon d’un roman.

 

Éloge de la vie, célébration de l’amitié et de la littérature, héritage et fête d’adieu, Testament (Le Quartanier, 2012) s’est donc écrit en état d’urgence, entre l’échéance qui lui pendait sous les yeux et son grand rêve de devenir écrivaine. Dans un élan baroque et poétique, elle y imaginait sa mort et la réaction de ses amis au lendemain de sa disparition.

Après avoir fait naître aux forceps Drama Queens et Shit fuck cunt (Le Quartanier, 2014 et 2018), l’ami et coach littéraire en question, Mathieu Arsenault, continue cette fois le combat en publiant à son tour, près de sept ans après la mort de Vickie Gendreau, La morte, un mélange très personnel de souvenirs, de réflexions, de hantises.

Au sujet de Testament : « Je sais que je suis trop proche de ce livre pour être objectif par rapport à son sujet, mais je sais aussi qu’il est plus important pour moi que ceux que j’ai écrits jusqu’à maintenant. »

« Mentor littéraire impitoyable », ami plus-que-fidèle, mais aussi amant pendant quelques mois, fée des étoiles, c’est à Mathieu Arsenault qu’est naturellement échu le rôle d’héritier littéraire après le décès de cette amie qui incarnait à ses yeux la vie dans ce qu’elle a de plus intense et de plus pur.

Collaboration posthume

Écumant depuis des années les archives de Vickie Gendreau, bouts de brouillons, phrases, courriels et messages Facebook, il entend faire encore quelques livres de ce qu’elle lui a laissé. Une forme plutôt inusitée de collaboration posthume. Mais surtout un énorme travail d’édition.

Ses propres livres de fiction, Album de finissants, Vu d’ici (Triptyque, 2004 et 2008) ou La vie littéraire (Le Quartanier, 2014) flottent entre essai, poésie et roman. Né en 1976 à Rimouski, créateur de l’« Académie de la vie littéraire », Mathieu Arsenault gère aussi une boutique en ligne où il fabrique et vend macarons et t-shirts à thématique littéraire (« Louis Ferdinand Céline Dion », « Bourdieu te voit », c’est lui) et s’est rendu jusqu’au postdoctorat en littérature.

Éternel marginal qui semble flotter d’un livre à l’autre entre la provocation et l’amertume, Mathieu Arsenault témoigne dans La morte de la catastrophe qu’a été pour lui — et qu’est toujours — la disparition de Vickie Gendreau. Il aurait aimé, raconte-t-il, que cette époque de sa vie, celle de leur amitié, dure le plus longtemps possible.

Le 14 juin 2016, Arsenault raconte vouloir écrire « un livre pour envoyer chier la notion de deuil, un livre pour dire que les morts restent avec nous et qu’il est abject de les mettre dans un endroit où ils ne vont plus nous déranger ».

Il y évoque la genèse de Testament, alors que Vickie Gendreau l’appelait à la rescousse : « Il faudrait faire un document avec les meilleures phrases. Faire des coupures. Sélectionner les bonnes phrases.

Les bons paragraphes explicatifs. C’est le bordel. Je sais pus quoi faire. J’ai vraiment besoin d’aide. ASAP. » Travail d’équipe, cocréation, « mixologie », raboutage littéraire, quelque part aussi entre médiumnité et ventriloquie. « Même si elle n’avait encore rien publié, je voyais en elle une grande écrivaine jusque dans les courriels qu’elle m’envoyait. »

Rêves tristes ou gluants

Journal de bord et de deuil, longs récits de rêves hantés par le souvenir de son amie morte ou par des épisodes d’enfance, La morte nous montre un homme qui se met à nu, emmêlé dans des rêves tristes ou gluants.

« Elle veut que tu la sortes de ses archives, de tes souvenirs, pour que même ceux qui ne l’ont pas connue se souviennent d’elle », ajoute-t-il, espérant faire « dix livres en dix ans », sans jamais évoquer les enjeux éthiques de son activité éditoriale post-mortem. On y voit un homme qui s’accroche comme il peut à la bouée du souvenir, vivant et écrivant aussi peut-être par procuration, dans le refus de la chronologie et du « ballet mécanique du deuil ».

« Jamais je ne réinvestirai dans moi-même l’énergie consacrée à me souvenir d’elle, jamais je ne suivrai l’injonction de “se recentrer sur soi, tout simplement”, jamais je ne la laisserai dehors quand elle sonne. Je préfère tout dévorer, le bon et le mauvais, au risque de me rendre malade. »

Ni exorcisme ni thérapie par l’écriture à proprement parler, La morte balance entre la douleur et la colère. « Je suis habité par un phénomène étranger, c’est la morte qui me protège du cul sale de la lumière du jour et de la violence de ceux qui veulent le retour des camps d’extermination pour les étrangers. »

Un livre un peu informe, étouffant, alourdi par le manque de recul, et qui trace en pointillé le récit désordonné d’une obsession qui consume tout — jusqu’à l’air nécessaire à la vie. On ne peut que souhaiter à son auteur d’ouvrir un peu les fenêtres.

 

La morte

★★★

Mathieu Arsenault, Le Quartanier, Montréal, 2020, 144 pages