Lire l’horoscope avec François Blais et Valérie Boivin

L’illustratrice Valérie Boivin et l’auteur François Blais, à Québec
Francis Vachon Le Devoir L’illustratrice Valérie Boivin et l’auteur François Blais, à Québec

Par une belle journée de février, bien emmitouflé sous son cha-peau de poil, François Blais répond, depuis Charette, à notre appel vidéoconférence auquel se joint, de Québec, l’illustratrice Valérie Boivin. « J’étais dehors pour m’occuper de mes chèvres, mais ça ne presse pas tant que ça », dit celui qui signe le texte de L’horoscope (400 coups), album à la fois étonnant et singulier qui, sous des airs un peu naïfs, aborde le thème de l’anxiété.

C’est du moins ce que lui apprend son acolyte Valérie Boivin, car Blais ne semble pas très au fait de cet élément. « Je n’ai pas pensé que c’était ça, le thème… C’est ça, notre thème, Boivin ? Parce que pour moi, c’est simplement l’histoire d’un petit vieux routinier qui ne veut rien changer. L’idée de base, c’est que les événements en soi, c’est quelque chose de mal. C’est ça ! » s’exclame l’auteur d’Un livre sur Mélanie Cabay (L’instant même).

Au départ, le sujet de ce troisième album — les deux premiers étant 752 lapins et Le livre où la poule meurt à la fin — vient de Valérie Boivin, qui avait tout simplement envie d’une histoire se déroulant dans un jardin, avec des fleurs et un vieil homme. « Dans le fond, j’ai passé une commande à François. Après avoir dessiné des animaux, des lapins, des enfants, j’avais envie de dessiner un petit vieux avec une casquette. J’avais le goût que ce soit un livre lumineux avec de la végétation, un jardin ; avoir ce contact-là avec la nature. »

Dans le fond, ce qui est intéressant dans le livre, c’est justement de laisser entrer le monde extérieur dans le monde intérieur. Sur le coup, c’est plate, mais ça fait une méchantebelle anecdote à raconter.

La contrainte a donc été exploitée par François Blais, qui nous raconte l’histoire d’un vieux monsieur solitaire et routinier, d’un ermite heureux qui ne s’intéresse à rien de ce qui se passe en dehors de son jardin. Or, un jour, une page de journal consacrée à l’horoscope atterrit dans sa haie de fleurs. Par simple curiosité, il y jette un œil. On lui annonce qu’un changement viendra briser sa routine. Il n’en faut pas plus pour que la tête lui tourne et qu’il anticipe les pires scénarios catastrophes.

« Je pense que si tout le monde restait tranquille chez soi, il y aurait moins de problèmes », lance en riant le Charettois, qui avoue être très routinier sans pour autant être anxieux. Plus ou moins d’accord avec l’auteur, Valérie Boivin croit que la vie serait plutôt triste si chacun se renfermait sur lui-même. « Parce que, dans le fond, ce qui est intéressant dans le livre, c’est justement de laisser entrer le monde extérieur dans le monde intérieur. Sur le coup, c’est plate, mais ça fait une méchante belle anecdote à raconter. »

Vases communicants

Comparant leur collaboration à un jeu de cadavre exquis, Valérie Boivin dévoile que chacun puise l’inspiration chez l’autre. Blais écrit à partir des idées de l’illustratrice et lui envoie le texte lorsqu’il est terminé. Le travail d’illustration peut alors commencer.

« Ce que j’aime, c’est voir ce que Valérie va en tirer. Dans mon texte, par exemple, le monsieur a un petit chien, qui s’appelle Lucien. Je le mentionne une fois, mais quand on voit les illustrations, c’est un personnage qui revient souvent », confie l’auteur. Effectivement, le canidé devient un personnage à part entière, assurant un équilibre dans la traversée du vieil homme.

« Lucien vient contrebalancer l’anxiété du monsieur. Ce dernier s’énerve inutilement, et le chien, au contraire, est ben chill. J’ai fait le contraste pour démontrer que ce qu’il s’imaginait, ce n’était pas réel, sinon, s’il y avait eu un danger imminent, Lucien, par instinct, aurait paniqué aussi », explique l’illustratrice.

Un couple ouvert

Si Valérie Boivin est charmée par l’écriture de l’auteur, qu’elle adore les détails croustillants qui ponctuent ses histoires — notamment le fait ici que le vieil homme n’ait pas de prénom contrairement au chien —, ce dernier est tout aussi heureux de la voie qu’emprunte l’artiste. « Quand j’ai écrit L’horoscope, je n’avais pas d’idée claire en tête de ce à quoi allait ressembler le vieil homme — ou en tout cas je ne m’en souviens plus depuis que j’ai vu celui de Valérie. De plus, dans mon texte, je nommais des noms de fleurs, mais sans savoir vraiment à quoi elles ressemblaient. Et Boivin, elle, a fait des recherches et sait, par exemple, à quoi ressemblent les dahlias, les œillets. Ce sont des noms que je connais, bien sûr, mais sans plus. »

Après un troisième album en commun, le duo, aussi amusant qu’étonnant, poursuivra-t-il encore longtemps cette collaboration ? Formant un couple professionnel ouvert, chacun ayant des projets en cours — Blais planche sur deux romans, Boivin sur une bédé pour adultes de 200 pages —, le tandem n’exclut pas une future collaboration en jeunesse. Et si on s’assurait de ça ?

« Épouse-moi, Blais, épouse-moi ! » lance Boivin en riant. « Ah ! On va faire ça », rétorque Blais. « Et Blais, si tu travailles avec quelqu’un d’autre, je vais être fâchée pareil. Je veux bien être un couple ouvert, mais pas tant que ça. » « Tu vas être fâchée ? » « Oui. » « Ha ! Ha ! Ha ! OK, j’en prends note », conclut Blais avant de retourner à ses chèvres.

 

Extrait de «L’horoscope»

À seize heures tapant, alors que le soleil commençait à décliner, il sortait sa chaise pliante et s’asseyait au milieu de son jardin. Il restait là une heure à admirer ses fleurs chéries, puis il rangeait sa chaise, mangeait une collation et allait se
coucher.

Le vieux monsieur ne lisait jamais les journaux, car les journaux nous apprennent ce qui se passe de nouveau dans le monde, et le vieux monsieur aurait souhaité que jamais rien de nouveau ne se passe dans le
monde.

Dans son petit monde à lui, tout était toujours pareil et chaque jour était le frère jumeau du précédent.

Or, un jour de grand vent, une bourrasque vint déposer une page de journal près de son carré d’oeillets.

L’horoscope

François Blais et Valérie Boivin, 400 coups, Montréal, 2020, 32 pages