«Papa»: le poisson rouge

Régis Jauffret, qui n’a jamais eu peur d’inventer mille vies, en est contraint à imaginer la vie de son propre père.
Astrid di Crollalanza Seuil Régis Jauffret, qui n’a jamais eu peur d’inventer mille vies, en est contraint à imaginer la vie de son propre père.

Un soir de septembre 2018, en regardant chez lui un documentaire sur la Seconde Guerre mondiale consacré à la police de Vichy, le romancier Régis Jauffret est frappé par une séquence de sept secondes qui se serait déroulée en 1943. Il y reconnaît l’immeuble du 4, rue Marius-Jauffret, à Marseille, où il a passé toute son enfance.

Deux hommes de la Gestapo sortent de l’immeuble avec un homme menotté. Le lendemain, des proches lui assurent qu’il s’agit de son père, Alfred. Pourtant, personne n’a jamais entendu parler de cet événement. Pourquoi ? Comment ? Il n’en avait jamais parlé. Ni son épouse, encore vivante, ni aucun des membres de sa famille, ni même des amis — il n’en a jamais eu.

 

Cet homme taciturne et dépressif, mort en 1987, devenu sourd dans la vingtaine après son mariage, avait occupé toute sa vie des « fonctions floues » dans l’entreprise de construction d’un cousin. À son fils unique, il a laissé un mystère en héritage — et pendant longtemps la peur d’être lui-même atteint de surdité.

« J’essaie d’essorer ma mémoire », raconte le romancier de 64 ans. Mais il n’en tire que quelques gouttes aussi claires que de l’eau. Quelques anecdotes, deux ou trois souvenirs, une silhouette.

C’est donc la présence d’une absence que Régis Jauffret traque dans Papa, le roman qu’il tire de ce bout de néant qui le mine depuis toujours. L’auteur de Clémence Picot, de Fragments de la vie des gens, d’Univers, univers (Verticales, 1999 à 2003) et des Microfictions (Gallimard, 2007), qui n’a jamais eu peur d’inventer mille vies, en est contraint à imaginer la vie de son propre père.

À la mort de son père, rien d’étonnant, Régis Jauffret avait eu l’impression d’avoir enterré un personnage secondaire de sa propre vie. Un figurant. Une sorte de poisson rouge qui faisait depuis des années des ronds dans son bocal. Un mort-vivant qu’il n’a jamais entendu évoquer son enfance, son adolescence, sa jeunesse.

À la mort de son père, le peu de choses que les gens avaient à dire sur lui a frappé le romancier. « On avait l’impression qu’il avait à peine existé. En parlant de hamster, il me semble qu’on aurait eu plus à dire à la veillée funèbre d’un animal de compagnie. » Des paroles amères envers ce père qui n’était qu’une ombre. Cet homme, écrit-il, qui n’était même pas un homme, mais « juste un organisme ».

Par ce récit en spirale, devant les archives qui resteront à jamais muettes et avec le chagrin d’enfant encore vif d’avoir perdu son père vivant, Régis Jauf-fret ne résiste pas à la tentation d’imaginer, de broder. « Il faut toujours se méfier des romanciers. Quand le réel leur déplaît, ils le remplacent par une fiction. » Une énigme qui dessine aussi, en creux, une œuvre et une méthode : « Je n’étais que fictions, imaginaire, refus de puiser dans ma biographie, tant j’avais peur qu’on puisse apercevoir cette partie de moi-même dont j’avais honte comme d’un chancre. »

« Papa, je voudrais tant t’aimer », écrit-il, essayant sans le pouvoir de comprendre ce père fantôme. Peine perdue. Le vrai drame, au fond, est que l’auteur de Papa n’avait aucune raison de détester cet homme.

Ni amour ni désamour. Seulement une terrifiante indifférence peut-être difficile à assumer.

 

Papa

★★★

Régis Jauffret, Seuil, Paris, 2020, 208 pages