Maman disait «mamaskatch»

Le livre  de Darrel  J. McLeod  est une histoire qu’on lit  en quelque sorte comme  si l’on conversait  avec l’auteur.
Marie-France Coallier Le Devoir Le livre de Darrel J. McLeod est une histoire qu’on lit en quelque sorte comme si l’on conversait avec l’auteur.

Il est une heure du matin. Un enfant entend la voix de sa mère le sommant de descendre changer le disque qui tourne à vide sur la platine du salon. La pièce sent le tabac et la bière tiède. À la radio, la nouvelle de la mort de Janis Joplin ternit les paroles s’échappant des haut-parleurs : « Take another little piece of my heart, now baby (break it). » La chanson hante un lieu que la mère, survivante des pensionnats autochtones, semble elle-même hanter.

« Je flotte dans un purgatoire » sont les premiers mots alignés par Darrel J. McLeod dans Mamaskatch. Une initiation crie. Un récit couronné du Prix du Gouverneur général en 2018 qui nous revient ces jours-ci dans une traduction française de Mary Frankland. Un livre qui se lit à la fois avec l’espoir et l’ironie dramatique dont se double l’épigraphe sartrienne sur laquelle il s’ouvre : « On peut toujours faire quelque chose de ce qu’on a fait de nous. » McLeod a opté pour l’espoir, mais puisque la misère aime la compagnie, le drame n’est jamais bien loin.

 

C’est a priori le genre d’ouvrage dont le résumé — récit autochtone, violence, quête d’identité sexuelle, guérison par la parole — fait trépider les vénérables fonctionnaires de la culture ces jours-ci (mais où étaient-ils tout ce temps ?). Or, joint par Skype, Darrel J. McLeod confirme l’intuition qui se dégage au sortir de son livre : c’est à un battant qu’on a offert le « GG » ; à un écrivain qui en a vu d’autres.

« J’étais content de gagner. Justement parce que ce n’était pas un prix de littérature seulement réservé aux Autochtones. »

Originaire du nord de l’Alberta, l’auteur cri, diplômé de UBC en littérature française et en éducation, ancien négociateur en chef des revendications territoriales pour le gouvernement et directeur de l’éducation et des affaires internationales à l’Assemblée des Premières Nations, explique : « Ce prix a tout changé pour moi, au point de vue des ventes, mais aussi du rayonnement. Je me suis fait inviter à prononcer des discours en Thaïlande et en Malaisie. J’ai été publié aux États-Unis. »

Près d’un juke-box

Mamaskatch est une histoire qu’on lit comme si l’on conversait avec McLeod, non loin d’un juke-box. « Je pensais écrire une suite de nouvelles débutant par des extraits de chansons, mais c’était compliqué d’obtenir tous les droits », soutient l’homme, également musicien de jazz. Solution classique, les œuvres de Merle Haggard et autres CCR, tout comme les cantiques religieux, appuient discrètement la narration et les événements vécus par un gamin né au sein d’une famille rattrapée par les traumatismes des pensionnats catholiques d’Alberta.

Si Jacques Ferron disait que l’art d’écrire s’apprend chez soi, à l’école la plus privée du monde, avec soi-même pour maître, McLeod a certainement fréquenté cette école. « Après 26 petites histoires, mon amie et mentore, l’écrivaine Betsy Warland, m’a dit que j’avais un vrai manuscrit. J’ai revu l’ordre ; je ne voulais pas que ce soit exactement chronologique. J’ai adapté les niveaux de langue, les personnages. J’ai travaillé quatre ans sur ça. »

En plus d’un travail méticuleux sur les sons, le travail sur la langue joue un rôle prépondérant au fil du récit.

L’étiolement progressif des phrases cries en constitue l’exemple le plus manifeste. Le livre qui plonge initialement dans les souvenirs de Bertha, mère de Darrel, s’enfuyant d’un pensionnat en criant « mamaskatch » (« Quand quelque chose lui plaisait, ma mère disait “mamaskatch”. »), semble perdre graduellement une partie de son vernaculaire.

À la question de la perte d’identité autochtone se greffe celle de l’identité sexuelle trouble, aussi vécue dans la honte et le silence. À ce silence répondent encore une fois les chansons — qu’il s’agisse de celles des Jackson 5, dont les désirs sous-entendus troublent le jeune narrateur (« Je ne comprenais pas ce que le public trouvait à la voix aiguë de Michael Jackson. Qu’un enfant chante à propos d’amour et de séduction me mettait mal à l’aise. »), ou encore des Kinks, dont le classique Lola guide les pas de Darrel, alors qu’il apprend à vivre avec le fait que son frère Greg est devenu Trina. « Avant qu’il m’annonce qu’il voulait se faire opérer, mon frère faisait beaucoup jouer Lola. Il voulait toujours que je danse avec lui. »

Effet d’accumulation

Mamaskatch table sur l’idée sartrienne de la prise en charge de son destin. Dans un décor souvent planté comme un huis clos, on ne peut que revenir à la phrase du philosophe existentialiste : « L’enfer, c’est les autres ». C’est un aréopage de sales types, de lumineux écorchés et de personnages qui négocient la (parfois mince) ligne entre les deux que McLeod décrit tout au long de ce récit qui doit autant à la tradition orale qu’aux écrits d’Alice Munroe et de Marie-Claire Blais.

Par effet d’accumulation, on en vient à conclure un étrange pacte de lecture avec une voix qui trouve progressivement les mots pour décrire aussi bien les maladresses banales que le genre d’« enlacements de douleur et de fascination » nous ramenant aux Cendres bleues de Jean-Paul Daoust, où un enfant « s’éprend » de son agresseur.

On en vient par-dessus tout à lire ce livre comme une longue mise en corps de la pièce de Joplin susmentionnée : à se morceler continuellement, un cœur finit par céder. La honte s’immisce ainsi, calfeutrage factice qui lui aussi fait son temps. La plongée de Darrel au sein de congrégations évangéliques charismatiques accentue l’entreprise, alors qu’on passe d’exorcismes douteux en cérémonies absurdes.

« Ça n’avait pas de sens. Même lorsque j’étais dans ces groupes religieux, j’ai toujours eu ce conflit dans mon esprit et mon cœur. J’ai dépensé des milliers de dollars en psys par la suite. Peu se spécialisaient dans le traumatisme chez les hommes. Mais je voulais guérir et avancer. » C’est en partie ce à quoi répond Mamaskatch, en décomposant la honte, presque par associations libres. Le matériau de base — la nouvelle — ne pouvait mieux s’y prêter.

 

Appui aux Wet’suwet’en

La semaine dernière, Darrel J. McLeod a interpellé par écrit le premier ministre de la Colombie-Britannique, John Horgan, le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, et le président de Coastal GasLink, David Pfeiffer, au sujet de la crise découlant des revendications des Wet’suwet’en. « Le message est clair et simple, surtout de la part des jeunes », a expliqué l’écrivain au Devoir, à qui il a aussi fait parvenir une copie du document de trois pages. « Il faut faire les choses de manière plus intelligente, éviter de causer plus de dommages aux humains ou à la terre. Il y a des projets sur lesquels le gouvernement travaille de concert avec les Premières Nations et qui fonctionnent. Je leur ai donné des exemples concrets. Reste à voir s’ils écouteront »

Une initiation crie

Darrel J. McLeod, traduit de l’anglais par Marie Frankland, VLB, 2020, 416 pages