«Viral»: vivre ensemble à l’ère des réseaux sociaux

L’écrivain montréalais d’origine chilienne Mauricio Segura prend visiblement un malin plaisir à croquer ses contemporains dans ce roman choral.
Photo: François Couture L’écrivain montréalais d’origine chilienne Mauricio Segura prend visiblement un malin plaisir à croquer ses contemporains dans ce roman choral.

Vingt ans après la publication de son premier roman, Côte-des-Nègres (Boréal), qui avait connu un grand succès auprès du public, l’écrivain montréalais d’origine chilienne Mauricio Segura renoue avec ce quartier parmi les plus multiethniques de la métropole.

Alors que son entrée dans le monde littéraire faisait état de l’intégration des nouveaux arrivants, Viral, son cinquième récit, transpose cette curiosité du vivre-ensemble à l’ère des réseaux sociaux et de la polarisation instantanée et interroge les changements de paradigmes qui s’opèrent autour des relations interculturelles, de l’ouverture à l’autre et de l’inclusion.

 

Mauricio Segura prend visiblement un malin plaisir à croquer ses contemporains dans ce roman choral qui offre une plongée intimiste dans différents microcosmes, une fresque dépeignant une série de perceptions réduites du monde et de l’autre.

Le romancier choisit cette fois de se pencher sur la présence maghrébine et l’évolution des perceptions envers une communauté diabolisée et marginalisée par les attentats du 11 Septembre, par les discours dichotomiques des leaders mondiaux et, plus près de chez nous, par le débat sur la laïcité.

Par un matin de septembre, différents personnages voient leur vie bouleversée par une vidéo qui fait boule de neige sur la Toile. Elle témoigne d’une vive altercation entre une chauffeuse d’autobus de la STM et un jeune homme vêtu d’une djellaba, après que la première eut refermé la porte au nez du second afin d’éviter un retard.

La vidéo suscite son lot de commentaires tranchés et de manifestations de haine. L’homme a-t-il fait preuve de violence envers une femme ? Le comportement de la chauffeuse dénote-t-il un mépris envers les minorités ?

Pour brosser le portrait d’une métropole à cran, le romancier relate les répercussions de cet incident, les conséquences insidieuses de la discrimination ordinaire, en empruntant à chaque chapitre la voix d’un nouveau personnage. De Lola, jeune journaliste à l’origine de la vidéo virale, à Yasmine, qui se fait du mauvais sang pour son frère disparu, en passant par François, le maire d’arrondissement assoiffé de pouvoir, tous devront reconnaître et redéfinir leurs préjugés, leur tolérance, leur appartenance.

Dans un roman aux opinions aussi tranchées, il paraît audacieux d’opter pour la multiplication des points de vue narratifs. Bien que Mauricio Segura offre un portrait réaliste et nuancé du Montréal d’aujourd’hui et des subtiles manifestations de racisme qui y prennent vie, il ne parvient pas toujours à éviter les écueils de la généralisation.

Son refus de prendre position, bien que louable, le contraint parfois à emprunter certains raccourcis intellectuels, à se contenter de n’esquisser que les pourtours de ses protagonistes, radicalisant leurs jugements moraux sans porter suffisamment d’attention au contexte.

Par sa volonté de confronter le lecteur à ses propres préjugés, l’écrivain n’en parvient pas moins à un résultat frappant, semant des pistes de réflexion qui, bien que seulement effleurées, susciteront bien des remises en question.

 

Extrait de «Viral»

Non, elle n’était pas coupable, puisqu’elle ne lui avait pas fermé la porte au nez exprès. Elle ne le croyait pas, en tout cas. Mais comment en être totalement sûre, puisque tout s’était déroulé si vite ? Si le gars avait raison, et elle disait bien « si le gars avait raison », elle avait commis cet impair par pure distraction, de ça elle était sûre. Et elle s’accrocha à ce mot — distraction — qui lui fit du bien.

Elle ne pouvait croire que toute cette colère n’avait été causée que par la fermeture des portes. Quels étaient ses autres motifs ? Elle avait la certitude qu’il avait cherché délibérément à l’humilier. Se serait-il permis cette fureur contre un homme ?

Viral

★★★

Mauricio Segura, Boréal, Montréal, 2020, 304 pages