Normand de Bellefeuille, l’homme qui voulait être vieux

Normand de Bellefeuille n’a pas que traversé le paysage littéraire québécois: tour à tour professeur, critique, animateur, éditeur et écrivain, il l’a façonné.
Photo: Francis Vachon Le Devoir Normand de Bellefeuille n’a pas que traversé le paysage littéraire québécois: tour à tour professeur, critique, animateur, éditeur et écrivain, il l’a façonné.

Normand de Bellefeuille n’a pas que traversé le paysage littéraire québécois : tour à tour professeur, critique, animateur, éditeur et écrivain, il l’a façonné. Son œuvre, auréolée de plusieurs prix, compte plus d’une trentaine de livres, de la poésie au roman, en passant par l’essai et la nouvelle. Impressionnant curriculum, certes, et pourtant l’homme reste humble, volontiers rieur, et toujours aussi passionné.

Lire a toujours été sa façon de se recentrer : « Je pourrais vivre, sans doute, sans écrire, mais jamais sans lire. Pour moi, la lecture, c’est la respiration. » Déjà, enfant, au cœur du tourbillon familial, le livre était son évasion : « Chez nous, on était huit, et pour avoir un peu la paix, j’allais lire dans la cave, où des rats se promenaient. Mais ça m’était égal : j’avais besoin de ça. »

Sans pour autant les sacraliser — un mot qu’il semble redouter particulièrement —, il accorde une reconnaissance toute particulière à ces mots coincés entre deux couvertures : « Pour moi, les livres sont des objets extrêmement précieux. Ce sont des objets qui ont une mémoire. » Il y a huit mois, à l’occasion de son déménagement de Montréal à Québec, il a dû se « débarrasser » de près de deux mille livres. Une douloureuse séparation.

La capitale nationale a cependant de quoi apaiser l’auteur, avec son fleuve, ses arbres, d’autant qu’elle lui permet de renouer avec une part de son enfance : « Mes souvenirs d’enfance les plus excitants viennent de la ville de Québec et mon rêve le plus cher était de venir vivre ici. » Ayant quitté le mois dernier son poste de directeur littéraire aux Éditions Druide, qu’il occupait depuis 2011, il jouit d’une semi-retraite dans sa nouvelle résidence où, à l’occasion de la parution de son nouveau recueil de poésie, Histoire du vent, Le Devoir l’a joint par téléphone.

Juste du vent

Pour bien faire saisir son plus récent projet, il nous invite à revenir à ses premières années d’enseignement : « La genèse de ce recueil remonte à plus de quarante ans, quand j’enseignais la poésie. Au premier cours, j’avais demandé aux étudiants ce qu’était pour eux la poésie, et l’un d’eux m’avait répondu, sans aucune agressivité et de façon très gentille : “Pour moi, la poésie, c’est juste du vent.” » À une nuance près, l’écrivain admet que l’étudiant avait raison : « Bien sûr, pour lui, le vent c’était futile, ce n’était rien, mais pour moi, au contraire, le vent, ce n’est pas le vide, c’est le souffle, le rythme. »

Du vent, donc, mais quoi d’autre ? L’inspirante lecture de L’arbre-monde (10-18, 2019), de Richard Powers, a été l’amorce de sa réponse. Précisément, c’est en se laissant porter par le vent et les arbres, lors de sa nécessaire promenade matinale, que le poète a apprivoisé la matière de son recueil : « C’est en marchant que, tout à coup, m’est venue l’idée d’un livre qui serait une réflexion sur la poésie — sans tomber dans le dogmatisme et un métalangage théorique — arrimée à quelque chose de plus lyrique. »

Sans imposer de cadre à sa réflexion, il lui importait de rompre avec l’idée désuète de l’inspiration, où le poète se fait messager de mots soufflés par une Muse perchée sur l’Olympe : « La poésie, c’est d’abord de la matière. C’est des mots, de la musique. Rien à voir avec la transcendance. L’inspiration, je crois pas à ça. Je crois au travail. Ce quelque chose qui me vient, tout à coup, ça vient de l’intérieur. »

Dans ce recueil, ce sont parfois des images qui ont fait naître les mots. Aux poèmes s’ajoutent en effet seize photographies en noir et blanc de Laurent Theillet, un ami du poète, dont certaines ont inspiré les poèmes qui y sont accolés : « Cette collaboration est le résultat d’un aller-retour dynamique, où certains textes ont créé des photos, et vice-versa. » Mouvements figés, paysages embrumés ou gelés, les images sont immersives et offrent quelques points d’arrêt visuels à la flânerie à laquelle nous convie le poète.

La déambulation est ici essentielle. C’est par elle que le poème se réconcilie à l’âme lyrique, c’est par la marche que le poème trouve son rythme et fait son chemin : « chaque matin / avant les poèmes / il y a des arbres / et du vent ». Les poèmes se présentent ainsi telle une avancée, lente et introspective, où la poésie est, en soi, un déambulatoire : « Le matin, quand je pars marcher, je ne sais jamais où je m’en vais — comme en écriture d’ailleurs —, sauf que je sais que je m’en vais vers des arbres et du vent. Et quand je reviens, je me sens beaucoup moins en détresse. Comme s’il y avait eu une réconciliation avec moi-même. » Matière lyrique et matériau de sublimation, la marche, la poésie, les arbres et le vent deviennent ainsi une forme de guérison.

Les moins menteurs

Le poète insiste sur l’importance que les vers tendent vers l’autre : « Si l’auteur n’arrive pas à se décoller de sa personne pour aller ailleurs, ça fait rarement de bons textes. » Sans regret, il se rappelle le mouvement formaliste en poésie, auquel il a pris part dans les années 1970, où les œuvres, « très hermétiques, tournées non pas vers les autres, mais refermées sur elles-mêmes, ont détourné beaucoup de lecteurs ».

Je pourrais vivre, sans doute, sans écrire, mais jamais sans lire. Pour moi, la lecture, c’est la respiration.

Ce sont les femmes poètes qui, selon lui, ont alors ramené l’altérité dans la poésie : « C’est aussi là que la poésie est devenue narrative. » Alors salutaire, il estime cependant que la poésie contemporaine est devenue trop narrative : « Je devrais peut-être pas dire ça, mais des fois je lis un poème et j’ai l’impression de lire un récit. Je pense que la poésie doit rester de la poésie et que le vers doit rester un vers. » Mais aussitôt, conciliant et sensible, il se dédit : « Ah ! Je suis méchant là. »

Le poète embrasse de toute façon l’engouement renouvelé pour la poésie, qu’il a toujours considérée, au contraire des idées reçues, comme le genre le plus accessible : « La poésie, c’est le genre le plus compréhensible de tous, parce que c’est le plus ouvert. Il n’y a pas un poète qui va vous dire : ”Voici comment tu dois lire mes poèmes.” Et c’est en ce sens-là que la poésie est un genre royal, parce qu’on n’a pas à se préoccuper de l’intention de l’auteur. »

Son parti pris est tel qu’il ajoute, goguenard : « Je ne sais pas si je vais oser dire ça… Je pense que tous les écrivains sont de grands menteurs. Ils trafiquent la réalité. En roman, on n’a pas le choix, et l’autobiographie… c’est tellement menteur. Les poètes sont les moins pires. » Bon joueur, il avoue se méfier de lui-même.

Qu’est-ce qui attend l’homme à l’impressionnant parcours ? Il reconnaît que la conclusion d’une œuvre est le début d’une autre. À une condition cependant : « Il faut que l’œuvre soit nécessaire. » Une sagesse, toujours, couve ses propos, mais celle-ci n’est pas le fruit d’un âge avancé, parce que vieux, il l’a toujours été : « Je me suis toujours senti vieux. Même très jeune, j’avais hâte d’être plus vieux. J’étais un vieil enfant, et maintenant que j’ai 70 ans, je ne me sens pas plus vieux. J’ai rejoint l’âge que j’ai toujours pensé avoir. »

« Bientôt je saurai peut-être / qui je suis / grâce à cette magie mineure / qu’est le poème ». Le dernier recueil de poésie de Normand de Bellefeuille, Histoire du vent, est d’abord une quête. Par la marche des mots, le rythme de ses pas et la musique du vent, il cherche la guérison de la poésie, une réconciliation avec soi. En route, il creuse une question : qu’est-ce que la poésie ? Sa réponse, amalgamée à sa quête existentielle, est large et ouverte, embrassant contradictions et zones d’ombre. Cependant, même au plus près de la vérité, quelque chose semble lui échapper : « le triste vocabulaire du vent / du temps qui fuit / sous l’arbre / me convainc d’être parvenu / au bord de moi-même / et de ce murmure qui ne cesse / de me défaire ». Illustrée par les photographies de Laurent Theillet — magnifiques, mais qui auraient gagné à être davantage décollées du texte —, cette douce dérive exprime avec force et sensibilité le potentiel sublimatoire de la poésie.

★★★ 1/2

Histoire du vent

Normand de Bellefeuille, Éditions du Noroît, Montréal, 2020, 112 pages