Le parti pris d'Hervé Fischer pour l’optimisme

Hervé Fischer voit dans le numérique un outil formidable pour l’humanisme, contrairement à de nombreux penseurs européens. Son essai se livre par ailleurs à une critique de l’intellectualisme français d’après-guerre, de Sartre, de Foucault ou même de Lévi-Strauss.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Hervé Fischer voit dans le numérique un outil formidable pour l’humanisme, contrairement à de nombreux penseurs européens. Son essai se livre par ailleurs à une critique de l’intellectualisme français d’après-guerre, de Sartre, de Foucault ou même de Lévi-Strauss.

Pour Hervé Fischer, la technologie n’est pas contraire à l’humanisme. À l’inverse, elle peut le soutenir, par sa faculté de connecter les humains entre eux.

C’est ce qu’il appelle l’hyperhumanisme dans son dernier essai, L’âge hyperhumaniste. Pour une éthique planétaire, qui paraît aux Éditions de l’Aube.

C’est la posture optimiste que l’artiste, sociologue et philosophe adopte résolument en ce début de XXIe siècle. Parce que, explique-t-il en entrevue, c’est la seule qui incite à l’action.

Pour lui, la posture de l’optimisme est un choix conscient. Un choix qu’il a fait notamment en quittant la France pour l’Amérique, il y a de ça quatre décennies.

« C’est une question de philosophie ou de psychologie, mais c’est aussi une question d’observation, dit-il en entrevue. On est plus heureux en essayant de changer les choses. Et si on essaie de changer les choses, on est forcément optimiste. Je déteste toute la résignation, la démission, le cynisme ou le nihilisme apocalyptique des philosophes postmodernes. Même si les grands espoirs de la Révolution française ont échoué dans les boucheries de la guerre, ça n’est pas une raison pour jeter le bébé avec l’eau du bain », dit-il en entrevue, dans un café de Montréal.

Aujourd’hui, il propose précisément de bâtir une nouvelle philosophie humaniste, en y intégrant le développement numérique. Pourtant, tout optimiste qu’il soit, Hervé Fischer ne condamne pas moins ce qu’il appelle l’« intégrisme numérique ». C’est ainsi qu’il désigne ce courant qui propose une « posthumanité » ou une « transhumanité », où les machines supplanteraient, en quelque sorte, les hommes. Dans leurs rêves, les posthumanistes souhaitent remplacer le bon vieil humain de carbone que nous sommes par un « homme augmenté ».

Hervé Fischer cite en exemple des artistes scientifiques qui manipulent, dans le cadre du groupe Symbiotica et dans une université australienne, des biomolécules pour les rendre intelligentes comme des téléphones. Ou encore cet artiste australien, Stelarc, « qui s’est fait implanter dans le bras une troisième oreille dotée d’un micro connecté à l’Internet afin que chacun puisse mieux suivre sur le Web ses conversations et ses mouvements. Sans succès, il est vrai, et non sans une méchante infection ». Il cite en exemple les travaux de l’Université de la singularité, basée dans la Silicon Valley et soutenue par Google et la NASA, à la fois philanthropiques et transhumanistes.

« C’est une utopie antihumaniste haïssable, dit-il en entrevue, la croyance que le numérique va supplanter l’homme ». « Une sorte de darwinisme pour les riches. » Aujourd’hui, on doute encore de pouvoir un jour doter un ordinateur d’émotions et de sentiments… Or, les posthumanistes y croient, dit-il, « et ils croient même que ce serait un progrès anthropologique ». Pourtant, avance-t-il, le rapport de l’homme au monde est affectif.

« Ne dramatisons pas, écrit-il. Notre instinct de survie est plus fort que cette séduction machinique. Elle serait fatale à l’homme. Il est donc probable que le posthumanisme ne fera pas de vieux os. »

L’espoir numérique

Mais tout n’est pas pour autant à jeter dans le merveilleux monde numérique, croit-il, s’opposant aussi aux penseurs européens qui, dit-il, sont en général contre le numérique. En fait, il ancre son espoir même dans les technologies et les réseaux sociaux, qui permettent à des manifestations de s’organiser en un rien de temps, et qui permettent aussi à tout un chacun d’avoir accès à la planète en temps réel. « Je crois qu’il y a dans le numérique un espoir extraordinaire pour les humains, dit-il. Et de toute façon, la technologie va progresser. Le code binaire, tellement basique en comparaison avec l’alphabet de 26 signes, permet de créer davantage de conscience. La conscience augmentée, grâce aux hyperliens, fait que nous sommes branchés en temps réel sur la planète, et cela, c’est complètement nouveau. C’est incroyable, la rapidité avec laquelle se développe la conscience écologique planétaire. » Il regarde un article paru dans le journal du matin et poursuit : « Les grands groupes financiers ne veulent plus investir dans les sables bitumineux. Il y a de plus en plus une éthique des investissements qui se développe. Des changements sont en train de se faire. »

L’hyperhumanisme, c’est un mythe qu’il choisit de construire sur les ruines d’autres mythes qu’ont été la religion ou encore le nihilisme. Mais il s’agit bien d’un mythe, dit-il, puisque, de toute manière, « tout est fabulation ». Cet optimisme tranche avec le fatalisme ambiant. Son essai se livre par ailleurs à une critique de l’intellectualisme français d’après-guerre, de Sartre, de Foucault ou même de Lévi-Strauss. Il s’oppose aussi à ses contemporains intellectuels français qui opposent la technologie à l’humanisme. « Les penseurs européens sont contre la technologie au nom de l’humanisme traditionnel », dit-il.

Lui préfère y voir un outil formidable au service de l’humanisme. « Mais il faut le vouloir, précise-t-il. Il me semble qu’il faut défendre un technohumanisme contemporain. Développer un humanisme qui prend en compte que nous sommes dans l’âge numérique. » Il pose tout de même la question : « Est-ce l’esprit qui sauvera la technologie ? Ou l’inverse ? »

« C’est un choix volontaire. Évidemment, si je suis un observateur de la vie planétaire, il y a toutes les raisons, chaque jour, chaque minute, pour désespérer, c’est clair. Mais je suis né dans un pays d’intellos, où être optimiste, c’était être bête, l’intelligence ou la lucidité étaient forcément pessimistes. » Il y a bien un certain « cha-cha-cha » entre progrès et régression, convient-il. « Mais globalement, je crois au progrès collectif humain. »

L’âge hyperhumaniste. Pour une éthique planétaire

Hervé Fischer, Éditions de l’Aube, Paris, 2019, 257 pages.