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Rejoyce

Photo: Agence Reuters

Existe-t-il une capitale assez fantasque pour commémorer un fait qui n'existe pas? Cette ville qui célèbre un personnage imaginaire, tel un héros national, c'est Dublin, qui s'invente, depuis 50 ans, un anniversaire: celui de Leopold Bloom, arpentant la ville en une odyssée d'un seul jour, intitulée Ulysse. James Joyce, réinventant le grand poème d'Homère, a situé son épopée irlandaise le 16 juin 1904.

Qu'on dispute si Bloom est né Clanbrassil Street Upper ou Clanbrassil Street Lower, le fait est qu'il appartient à l'incroyable musicalité de la phrase joycienne. Il faut se mêler à la fête, parmi les milliers d'aficionados — combien ont lu Joyce? peu, sans doute —, être accueilli comme un invité au James Joyce House, pour entendre l'écrivain, enregistré à Paris. Quelle fabuleuse scansion, l'accentuation modulée et rythmée du ténor qui préféra, de justesse, devenir romancier!

Rejoyce 2004. C'est le titre donné à l'événement du Bloomsday. Tout est là, le jeu de mot et la joie du souvenir, l'union de la ville et l'imagination d'une époque toujours visible, malgré un pullulement de chantiers. Dublin, capitale de l'humour et des niveaux de langue? L'île fait chanter des bardes improvisés, en habit d'époque, à tous les coins stratégiques de la mémoire joycienne. Les rues en sont colorées; les chauffeurs de taxi ont la bouche en coeur: «It's Bloomsday!»

D'un siècle à l'autre

Dublin, 1904: en pleine reviviscence nationale, l'histoire forge des baladins qui déclament dans les pubs. Maison des écrivains, 2004: la force satirique, la mélancolie romantique, la puissance des sensations, de George Moore à Oscar Wilde, fait briller la littérature irlandaise. Que d'esprits résistants, depuis les copistes du Livre de Kells, y ont enrichi les rapports imaginaires d'une communauté avec sa mémoire! En Irlande, le mythe absorbe toute histoire collective et individuelle en une même conscience. Joyce lui-même est devenu mythique.

Il y a cent ans, le 16 juin 1904, il ne se passait rien de particulier dans Dublin. Une pauvreté effroyable gangrenait la ville — «gloomy foggy city», écrit Joyce, surtout au nord de la Liffey, où, quoiqu'en pension, il connut la folie de sempiternels déménagements. Les ivrognes et les gamins traînaient dans les rues. Sa mère était morte en 1903, dans la promiscuité d'une habitation minable. Mais Joyce voulait devenir célèbre.

Au bord de mer, dans de jolies banlieues, il suivit plus ou moins les siens, loin des créanciers. Si personne ne voulait éditer son Portrait de l'artiste, il écrivait déjà Gens de Dublin. À Sandycove, où il habita la tour Martello, un fort militaire entre les vagues et une verdure digne du vrai Sud, un petit musée jalonne ses dernières marques avant l'exil.

Ce jour-là, Jas A. Joyce rencontrait Nora. Nora Barnacle, fille de Galway, servait au Finn's Hotel, près de la Bibliothèque nationale où, après y avoir refait l'Irlande, Joyce situerait l'un de ses épisodes décapants. Barnacle, ou bernicle, nom d'un coquillage à ventouse, se traduit librement par «crampon». John Joyce, le père, chômeur depuis 1891 et ruiné, alcoolique qui n'en ratait pas une, ne s'était pas privé de faire la blague. Nora suivrait Jim jusqu'au bout. D'abord, en octobre 1904, ils embarquaient pour Zurich et Trieste, via Paris; trois villes socles pour Ulysse et les livres subséquents. Ensuite, Nora fournirait un fascinant matériau d'écriture. Elle qui n'en lut pas une ligne.

Joyce, «joyeux» par son nom, n'avait qu'une idée en tête: Dublin. En lisant son livre, disait-il, on pourrait reconstituer la ville si elle disparaissait soudain. Il l'avait pourtant quittée en colère. Bloom ne se vantait-il pas d'être natif d'«Ireland»? Contre la nation incertaine, Joyce avait choisi la voie européenne. S'identifiant à l'errance d'Ulysse, il composa, en dix-huit chants, son épopée urbaine de dix-huit miles en un jour, qui fut publiée en 1922 par Sylvia Bleach à Paris.

Réjouissances

L'ire «joycéane» s'est muée en fête villageoise autour de l'enfant prodigue. Le Bloomsday 2004, prévu pour s'étirer en expositions, concerts, pièces de théâtre et colloques, durant l'été, à Dublin mais aussi Paris, à Trieste, à Caen et ailleurs, s'accorde avec l'esprit de célébration qui couronne le dernier chapitre, dans le fameux monologue de Molly: «[...] d'abord je l'ai entouré de mes bras oui et je l'ai attiré tout contre moi comme ça il pouvait sentir tous mes seins mon odeur oui et son coeur battait comme un fou et oui j'ai dit oui je veux Oui.»

Ainsi s'achève la phrase de 50 pages non ponctuées, après plus de 900 autres. Du moins dans la nouvelle traduction polyphonique que Jacques Aubert vient de publier chez Gallimard.

À la Bibliothèque nationale de Dublin, on présente les 14 nouveaux manuscrits, acquis en 2002. On connaissait 21 manuscrits d'Ulysse; le dernier a 800 feuillets. La rédaction constitue à elle seule une odyssée: ses strates d'écriture en couleurs successives, au fil des recopiages, ont suivi maturation et discussions, avant les corrections sur dactylographies et épreuves — il a gonflé Ulysse d'un tiers chez l'éditeur...

Le roman de 1922 demeure aussi allègre, délirant, gigantesque, grotesque parfois, quoique truffé de misères: pauvreté, alcoolisme, errance, ignorance, aliénation et lieux communs. «Un jongleur», dit sa compatriote Edna O'Brien. Avec quelles langues Joyce nous rejoint! Sa polyphonie en forme de fugue, ses bruits de la vie et ses mélodies, ses airs d'opérette et de music-hall, ses ballades irlandaises, il les a si bien insérés que Blomsday en offrait un bouquet dans la chapelle de Belvedere College.

La fête dublinoise s'est terminée par un défilé populaire, The Parable of the Plums, trois parades convergeant sur l'avenue O'Connell. Artistes de rue, comédiens, musiciens et Dublinois, au milieu des marionnettes géantes et des fumigènes, tous ont formé un cortège carnavalesque, qui s'ajoute aux manifestations artistiques que l'oeuvre laboratoire et farcesque de Joyce continue d'inspirer.