«Pas facile»: quitter un homme bon pour de bon

La magie du mariage, Kelli María Korducki n’y croit pas. Elle le présente dans les pages de son essai comme un marché dont la principale raison d’être est monétaire.
Photo: Laurel Golio La magie du mariage, Kelli María Korducki n’y croit pas. Elle le présente dans les pages de son essai comme un marché dont la principale raison d’être est monétaire.

À 28 ans, Kelli María Korducki met un terme à une relation de près d’une décennie avec un gars intelligent, aimant, qui a un boulot payant. Pendant un moment, elle sent qu’elle a commis l’erreur suprême. Comment laisser aller un Homme Bon alors qu’ils sont, semble-t-il, si rares à fouler le sol de cette planète ? (Du moins si l’on en croit certains articles de conseils à la Cosmopolitan.)

C’est Kelli elle-même qui met les majuscules à « Homme Bon », l’un des nombreux concepts qu’elle explore dans Pas facile. L’étonnante histoire féministe de la rupture amoureuse. Dans cet essai dont la traduction paraît à point pour la Saint-Valentin, comme un majeur élégamment levé, l’autrice tente de répondre à la grande question : « Pourquoi est-ce si diablement difficile pour une femme de quitter un partenaire ? » Qui plus est : un partenaire sympa et pas compliqué ?

Pour trouver des réponses, l’essayiste et journaliste fouille dans les livres sur la question qui ont précédé le sien. Elle n’en trouve pas tant. Tous les (satanés ?) livres de croissance personnelle lui rappellent que « les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus », mais ne l’aident guère à comprendre pourquoi il est si complexe de rompre.

Tous les tubes qui parlent d’amour traitent d’extase plutôt que du travail que cela demande d’être en relation. De tous les défis. Des luttes de pouvoir. Celles qui font partie de chaque relation qui existe.

À force de recherches, de réflexion et d’analyse d’oeuvres historiques, dont Orgueil et préjugés de Jane Austen et… la lettre de saint Paul Apôtre aux Galates, elle en vient à une série de conclusions qu’elle rassemble dans ce Pas facile. « Ce n’est pas facile à dire… », nous répondra-t-elle d’ailleurs lorsque nous lui demanderons si ses idées s’appliquent autant ailleurs dans le monde qu’aux États-Unis, au Canada anglais et en Angleterre, où elle a puisé la plupart de ses exemples. Effectivement, pas facile de sortir une théorie générale sur un sujet aussi personnel. Elle prévient donc le lecteur d’emblée que son point de vue est celui d’une femme hétérosexuelle, qui ne doit pas forcément faire face à l’adversité, et qui mène une vie assez privilégiée dans ces lieux tranquilles que sont Toronto et Brooklyn.

L’essence de sa pensée ? La voici en condensé : « Les femmes se font inculquer que les hommes sont des canailles. On leur enseigne donc à rechercher un prince parmi les crapauds. Face à cette apparente pénurie, mettre volontairement fin à une relation stable avec un Homme Bon constitue un acte lourdement frivole sur le plan éthique. Comme gagner une grosse somme d’argent à la loterie et y mettre le feu juste pour le plaisir. »

Évidemment, cette « impression de pénurie » n’est qu’un mythe. « Il est simpliste et réducteur de dépeindre un sexe comme plus ou moins enclin que les autres à prendre part au travail d’une relation. » Alors pourquoi, historiquement, beaucoup de femmes ont-elles choisi de rester ? Par manque de liberté, de moyens, de choix, estime-t-elle. En raison du stigmate qui a longtemps été associé au fait d’être célibataire aussi. « Au coût social de la vie de vieille fille qui a longtemps empêché celles de la classe possédante de céder leur indépendance en échange d’un mari ».

Aujourd’hui, cette même indépendance est plutôt célébrée. Girl Power. Le fait de chercher à combiner union et amour véritable également. Même si cela suppose de ne pas « se caser ». « Il est facile d’oublier qu’il n’y a pas si longtemps, l’union conjugale et l’amour romantique étaient perçus comme des entités distinctes, écrit-elle. À une époque pas si lointaine, Taylor Swift aurait chanté au sujet des chèvres de son futur mari » au lieu de chanter sur tous les garçons qui n’ont pas été à la hauteur.

Parlant chanson, Kelli María Korducki salue les boys band britanniques et les stars de bachata dominicaine qui multiplient les odes aux unions passionnées. Même si elle n’y croit pas. « Tous les tubes qui parlent d’amour traitent d’extase plutôt que du travail que cela demande d’être en relation. De tous les défis. Des luttes de pouvoir. Celles qui font partie de chaque relation qui existe. »

L’amour aux abonnés absents

Si beaucoup de questions restent en suspens, celle qui se qualifie d’antiromantique autodiagnostiquée est convaincue d’une chose. « Personne ne s’est marié par amour avant le 18e siècle. » Personne, vraiment ? Même pas un seul humain, jamais nulle part ? Au bout du fil, l’essayiste et journaliste rigole. « Je suis sûre qu’il y a eu des gens qui se sont mari… commence-t-elle avant de se reprendre d’une voix décidée. Non, personne. Certainement pas. C’était une idée bien trop cinglée. Je ne sais même pas si on en parlait à l’époque. Assurément, certains couples avaient assez d’affection l’un pour l’autre pour rester ensemble. Certains en développaient après coup. Mais se marier par amour semblait absurde il y a quelques siècles encore. »

C’est également quelques siècles dans le passé qu’elle remonte pour sonder le moment où les femmes occidentales ont commencé à quitter leurs douces moitiés (ou dans ce cas-ci, juste leur « moitié ») avec plus de facilité — ou moins. Selon l’autrice, le krach de 1929 par exemple « a mis fin à la frivolité de l’ère du jazz et, pendant un temps, empêché les gens de mettre un terme à leurs relations et à la sécurité qu’elles leur procuraient ».

Pragmatique, vous dites ? Kelli María Korducki aussi. La magie du mariage, elle n’y croit pas. Elle l’écrit dans ses pages : il s’agit d’un marché. Et que la principale raison pour s’y soumettre est monétaire (JOYEUSE JOURNÉE DE L’AMOUR À TOUS !) « La plupart d’entre nous, soyons francs, se marient précisément pour l’argent, peut-on lire. Le contrat de mariage a été inventé à titre d’alliance économique, et c’est ce qu’il demeure aujourd’hui : on partage un toit, on partage nos factures, on partage notre fortune ou notre absence de fortune. »

Celle qui a notamment publié des textes dans The Walrus et Vice confie qu’elle-même a mis du temps à quitter son ex-copain précisément parce qu’il l’aidait financièrement à une époque où elle n’avait pas beaucoup de moyens. Un tabou ? Peut-être… un peu. « Le capitalisme a introduit cette notion voulant que, pour être en couple, il faut être des âmes soeurs, et blablabla, rétorque-t-elle. C’est une jolie idée. Qui est vraie… jusqu’à un certain degré. » Même les âmes soeurs ont besoin d’un compte-chèques ? « J’ai l’impression que nous avons de la difficulté à reconnaître que les deux peuvent coexister. Que la romance et la sécurité financière sont des préoccupations qui peuvent aller de pair. »

Pas facile

L’étonnante histoire féministe de la rupture amoureuse
Kelli María Korducki, 2020. Éditions Marchand de feuilles, traduit de l’anglais par Laurence Gough, 208 pages.