«Jean-Baptiste décapité»: un Jean-Baptiste subliminal

<p>La sociologue Geneviève Zubrzycki publie une judicieuse rétrospective du dernier demi-siècle québécois.</p>
Photo: Emi Karpowicz Boréal

La sociologue Geneviève Zubrzycki publie une judicieuse rétrospective du dernier demi-siècle québécois.

On nous représentait saint Jean-Baptiste, patron des Canadiens français, comme un enfant innocent aux cheveux bouclés. Mais, à notre insu, dès 1891, l’écrivain anglo-irlandais Oscar Wilde en avait fait l’idole sexuelle adulte de la princesse juive Salomé, qui avait obtenu du roi Hérode la tête de ce chaste précurseur décapité du Christ pour la couvrir de ses baisers refusés. Geneviève Zubrzycki, elle, voit dans le saint le Québec vivant.

Malgré son nom polonais, la sociologue de l’Université du Michigan est originaire de Québec et dédie son livre Jean-Baptiste décapité à sa mère et à sa grand-mère, des Gendreau, qui en saisiront la résonance ancestrale. Elle estime que le débat québécois actuel sur la laïcité reflète « l’identité même d’un Québec qui, il y a plus d’un demi-siècle, s’est réinventé en rejetant vigoureusement le catholicisme ».

Pour elle, « la plupart des Québécois, dans leur rapport aux fidèles d’autres religions, restent étonnamment catholiques dans leur sécularité ». Leur catholicisme culturel relèverait plus de l’inconscient que du raisonnement. Il pourrait les faire réfléchir, selon Geneviève Zubrzycki, « à des phénomènes souvent négligés, comme les révoltes esthétiques ». Même si elle ne la cite pas, l’audacieuse réinterprétation subliminale que Wilde, écrivain anticonformiste, donne du Jean-Baptiste biblique en serait l’exemple parfait.

Même si la sociologue, dans sa judicieuse rétrospective du dernier demi-siècle québécois, met l’accent sur la gauche, la promotion du français et l’indépendantisme, elle oublie que ceux qui ont incarné le plus spectaculairement ces causes étaient de manière très discrète des chrétiens convaincus : le syndicaliste Michel Chartrand, l’homme politique Camille Laurin et le militant révolutionnaire Pierre Vallières. Devant l’abandon général d’un catholicisme de conviction, ceux-ci se singularisaient d’étrange façon.

Dans ses confidences intitulées Au bout de mon âge (Hurtubise HMH / Radio-Canada, 1972), Chartrand, adversaire tonitruant du capitalisme, admire dans le christianisme, auquel il adhère, la mission de « rendre la vie plus humaine ».

Père de la loi 101, Laurin, dans Le testament (Les Intouchables, 1999), veut combler « ce qui manque à la Passion du Christ » pour participer à « la rédemption de tous les humains ». Partisan de la libération absolue du Québec, Vallières révèle dans Les héritiers de Papineau (Québec / Amérique, 1986) : « J’ai retrouvé la foi. »

Le même Vallières, cité par Geneviève Zubrzycki, clame en 1968 dans Nègres blancs d’Amérique (Parti pris): « Tuons saint Jean-Baptiste ! Brûlons le carton-pâte des traditions avec lequel on a voulu mythifier notre esclavage ! » Ce cri aurait-il inspiré la jeunesse indépendantiste qui, le 24 juin 1969, décapite la statue du saint ? Oui, si on remplace le nationalisme conventionnel par le feu prophétique de la libération.

Extrait de «Jean-Baptiste décapité»

Le 24 juin 1961, fête de saint Jean-Baptiste, René Lévesque, populaire journaliste de la télévision devenu ministre des Richesses naturelles, s’adresse en ces mots à une foule réunie à Montréal : « Un peuple n’a que faire des robots et des moutons qui suivent avec une conformité zélée tout ce qui s’est fait dans le passé. Un peuple a besoin de ses étrangers, de ses violents, de ses mécontents, de ses visionnaires et parfois de ses rebelles. »

À lire

Pierre Vallières, chercheur d’absolu, Michel Lapierre, 10 novembre 2018, www.ledevoir.com/lire/540925/pierre-vallieres-chercheur-d-absolu

Jean-Baptiste décapité

★★★

Geneviève Zubrzycki, traduit de l'anglais par Nicolas Calvé, Boréal, Montréal, 2020, 304 pages.