Bande dessinée: la bataille des enfants de GIR et de Charlier

Une case tirée de «Blueberry»
Illustration: Blain Sfar Dargaud Une case tirée de «Blueberry»

Joann Sfar et Christophe Blain reprennent officiellement la série Blueberry, mais c’est chez Undertaker que l’art de raconter à la Jean-Michel Charlier et le trait de Jean Giraud sont le mieux perpétués.

C’est paru au Québec cette semaine, c’est déjà l’événement de la saison en Europe francophone : le premier Blueberry de la série maîtresse (comprendre : ajouté à la liste officielle en quatrième de couverture) depuis le décès du très irremplaçable Jean Giraud, dit GIR. Le temps était venu, comprend-on.

Huit années se sont écoulées, les séries dérivées (Marshall Blueberry, La jeunesse de Blueberry) ont fait leur temps, et surtout, des bédéistes de haut niveau se sont portés volontaires. Eh ! Joann Sfar a toute une carrière dans les cartons (d’abord Le Chat du Rabbin, chef-d’œuvre unanimement célébré), Christophe Blain mène déjà sa propre série western au style unique (Gus, quatre volumes). De quoi risquer le coup.

De la même façon que l’Astérix des as que sont Conrad et Ferri ne pouvait pas vraiment décevoir, le Blueberry de Sfar et Blain sait faire. Heureuse idée, cette nouvelle « aventure du lieutenant Blueberry » se situe à peu près entre Tonnerre à l’Ouest et L’aigle solitaire, publiés dans le journal Pilote en 1964-1965, c’est-à-dire avant que GIR ne s’affirme vraiment, encore pétri de l’influence de son mentor Jijé et son Jerry Spring. Ça donne à Blain la marge de manœuvre nécessaire pour mêler son trait caricatural au dessin « traditionnel » de la série : on pourrait lui reprocher de prendre la Claudia Cardinale du film Il était une fois dans l’Ouest pour modèle, mais GIR lui-même avait pris Belmondo pour la tête de son Blueberry. Clins d’œil.

Sfar, lui, excelle à faire… du Sfar. À savoir : du Blueberry plus naturel, plus intime. Seulement voilà, récrire « autrement » du Charlier est autrement difficile que dessiner ses personnages ; même Giraud s’y est cassé les dents, après le décès, en 1989, de celui qui était le meilleur ficeleur d’intrigue du 9e art.

La narration façon Sfar nous décrit ce que les personnages ressentent, comme si le dessin ne suffisait pas : « Ruth prend une grande respiration. Son cœur cogne sur sa poitrine. » Ce ton-là. On dirait des indications de mise en scène que l’on aurait oublié d’effacer. Sensation d’étrangeté. De ne pas être tout à fait chez Blueberry, et un peu trop chez Sfar.

La part essentielle du scénariste

La manière Charlier, on la retrouve bien plus chez Xavier Dorizon, scénariste vraiment fortiche de la série western Undertaker, dont le cinquième tome nous arrive en même temps que le Blueberry : il n’y a pas de narration du tout, mais les dialogues plus écrits que parlés sont parfaitement adaptés à l’histoire passablement tordue.

Très Charlier en plus Tarantino dans la cruauté, cette affaire de cadavre à rapatrier de chez les Apaches pour le compte d’une mère éplorée déclenche une spirale infernale de trahisons à répétition, de révélations à tous les détours et de retournements de situations extrêmes dans la lignée du Blueberry de la grande saga Chihuahua Pearl / Arizona Love. Et tout est servi par le trait magistral de Ralph Meyer, les perspectives vertigineuses, jusqu’à la précision du lettrage des dialogues.

On finit par se dire que le véritable Blueberry, celui du tandem de ses créateurs, s’est peut-être réincarné ailleurs, en croque-mort damné et justicier malgré lui. C’est ce que pense Eddy Mitchell, grand spécialiste du western au cinéma et en bande dessinée. En entrevue au Devoir, peu avant la mort de Johnny Hallyday, il confirmait le passage du flambeau. « C’est épatant, vraiment. La suite de la tragédie de Mike S. Blueberry, c’est Jonas Crow l’Undertaker qui la vit… »

Amertume Apache
Une aventure du lieutenant Blueberry
J. Sfar et C. Blain, d’après l’oeuvre de J-M. Charlier et J. Giraud, Dargaud, Paris, 2020
★ ★ ★ 1/2 

Undertaker 5 
L’Indien blanc
Ralph Meyer, Caroline Delabie et Xavier Dorison, Dargaud, Paris, 2020, 54 planches et 6 pages d’illustrations
★ ★ ★ ★