La fille des marais

Diplômée en zoologie et en biologie, Delia Owens a vécu une vingtaine d’années en Afrique, expérience dont elle a tiré trois récits consacrés à la nature africaine.
Photo: Dawn Marie Tucker Seuil Diplômée en zoologie et en biologie, Delia Owens a vécu une vingtaine d’années en Afrique, expérience dont elle a tiré trois récits consacrés à la nature africaine.

Récit initiatique, immersion dans la nature et thriller juridique, Là où chantent les écrevisses, le premier roman et succès de librairie de l’Américaine Delia Owens, 70 ans, a pour décor unique un vaste marais situé à quelques kilomètres d’une petite ville côtière et ségrégationniste de Caroline du Nord.

En 1952, c’est dans ce no man’s land, « sentant à la fois la vie et la mort, un mélange organique de promesses et de décomposition », que Kya, fillette blanche de six ans, vit seule dans une cabane avec son père alcoolique et désœuvré après les départs successifs de sa mère et de ses frères et sœurs plus âgés.

Tout en jouant à cache-cache avec son père qui la maltraite et avec les travailleurs sociaux qui veulent l’envoyer à l’école — elle n’y passera, pieds nus, qu’une seule journée —, elle espère que sa mère revienne un jour la chercher. Mais elle ne reviendra jamais. Son père va finir, lui aussi, par s’évanouir dans la nature.

À l’âge de dix ans, à part l’épicier noir qui lui achète des moules et du poisson séché en échange d’un peu d’essence et de quelques provisions — tout en veillant sur elle —, le marais est sa seule famille.

Farouche et solitaire, la fillette y vit en symbiose avec son environnement, parmi oiseaux, insectes, poissons et coquillages, courants et marées, et la nature nourrit les plus beaux passages du livre.

Au fil des années, le marais n’aura plus de secrets pour la jeune héroïne. « Le marais, c’est un espace de lumière où l’herbe pousse dans l’eau et l’eau se déverse dans le ciel. » Tandis que les mantes religieuses et les mouches à feu vont lui apprendre tout ce qu’elle doit savoir de l’amour.

Elle finira quand même par se rapprocher d’un jeune du village, un peu plus vieux qu’elle, qui partage sa fascination pour le marais. Il va apprendre à lire à Kya, lui ouvrant à quatorze ans toutes grandes les portes de la poésie, des connaissances scientifiques et de l’amour. À la fin du secondaire, l’adolescent devra toutefois partir pour aller étudier la biologie à l’université, faisant à Kya mille promesses qu’il ne tiendra pas.

Quand, en 1969, un ancien quart-arrière vedette de l’équipe de football locale qui avait eu une liaison avec elle est retrouvé le cou cassé dans la boue au pied d’une tour d’observation, c’est la « fille des marais », naturellement, qu’on accusera du meurtre — qui n’en est peut-être pas un.

Diplômée en zoologie et en biologie, Delia Owens a vécu une vingtaine d’années en Afrique, expérience dont elle a tiré trois récits consacrés à la nature africaine. Cette histoire de vie et de mort, de liberté et d’enfermement, cocktail organique où se mélange un peu de Faulkner et de Toni Morrison, Les aventures de Huckleberry Finn et Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, est le roman qui s’est le plus vendu aux États-Unis en 2019.

Roman à la beauté noire, mais qui manque par moments de vraisemblance et de subtilité, Là où chantent les écrevisses est un peu terni par la traduction quelconque, criblée de libertés franchouillardes et d’erreurs — confondre courge et courgette dans un roman où nature et biologie occupent une si grande place n’a rien de rassurant.

Là où chantent les écrevisses

★★★ 1/2

Delia Owens, traduit de l’anglais par Marc Amfreville, Seuil, Paris, 2020, 480 pages