«Absence d’explosion»: l’inconvénient de vouloir être sage

Le livre de Thomas O. St-Pierre mêle les points de vue d’un désespérant échantillon d’archétypes d’intellectuels.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le livre de Thomas O. St-Pierre mêle les points de vue d’un désespérant échantillon d’archétypes d’intellectuels.

Difficile de reprocher à Thomas O. St-Pierre de se mesurer à des questions banales. Dans La chasse aux autres (Leméac, 2018), l’écrivain s’ingéniait à circonscrire ce sentiment aussi puissant que difficilement définissable qu’est l’amour.

Dans Absence d’explosion, son nouveau livre, le voici qui tente — en quelque sorte — de déterminer ce en quoi consiste vraiment la sagesse. Suffit-il de connaître les contours de ses faiblesses et lacunes, pour se prétendre sage, ou faut-il minimalement les avoir transcendées ?

Campé entre les murs d’une faculté de philosophie, Absence d’explosion entremêle en une série de chapitres assez brefs et plutôt indépendants les uns des autres (presque des nouvelles) les points de vue d’un désespérant échantillon d’archétypes d’intellectuels (la vedette médiatique surmenée, le Schtroumpf grognon, l’auxiliaire de recherche mal dans sa peau, la jeune prof grisée par l’interdit, l’étudiante cherchant ses repères). Ils ont tous en commun ce mélange — propre à leur espèce, oserions-nous dire, au risque de persifler — d’extrême lucidité et d’autoaveuglement quant aux pouvoirs et aux limites de leurs actions.

Exemple parmi tant d’autres : invité à défendre sous les projecteurs d’un grand plateau façon Tout le monde en parle l’essai sur la décroissance qu’il vient de faire paraître, Jean-François Lemontier, universitaire dans le vent, tente en vain de savourer ce qui ressemble à un triomphe, mais ne sait que se sentir fatigué.

Fatigué « non pas de se battre contre le monde, mais de se cacher toujours sa dépendance à cette lutte impossible » contre les dogmes du capitalisme, dans laquelle il ne s’investit d’aucune autre manière concrète que dans son rôle de professeur.

St-Pierre critique St-Pierre

En alternant entre des chapitres de fiction et des chapitres écrits au « je » qui commentent plus ou moins directement les thèmes qui animent les pages précédentes, Thomas O. St-Pierre renoue avec le procédé étonnamment fécond, bien que drôlement scolaire, de La chasse aux autres. Ses emprunts à différents penseurs (ici principalement Emil Cioran) ne procèdent cependant pas du tout de l’exercice ostentatoire, mais plutôt d’un désir d’inscrire clairement son travail de romancier sur l’échiquier des idées.

Mais là où un philosophe moins habile emploierait l’outil du récit afin d’exemplifier ses théories, l’auteur de l’essai Miley Cyrus et les malheureux du siècle (Atelier 10, 2018) l’utilise pour sa part comme une sorte d’épreuve de la vérité, ou d’exercice d’humilité, lui permettant d’insuffler nuances et doutes à ses réflexions.

Intime des turpitudes, des petites lâchetés et des ambitions gonflées à l’hélium de l’orgueil qui guident ses contemporains, le trentenaire se sert donc moins de la littérature pour raconter une histoire, ou pour explorer une forme, que pour déconstruire les illusions (indispensables) dont nous nous berçons.

Mes livres portent l’empreinte de cette manie de l’ordre qui me pousse à tout expliquer, à ne laisser aucune part d’ombre dans les agissements de mes personnages

 

Son sens presque aphoristique de la phrase qui encapsule une attitude ou un comportement universel, mais difficilement descriptible, constitue toujours, par ailleurs, une des principales joies que procurent ses livres. « Il est si facile d’abandonner ses résolutions : on a l’impression de rentrer chez soi après un voyage pénible. »

Cette obstination à nommer chacune des pensées de ses protagonistes et à les analyser à l’aune des grands textes de la pensée occidentale n’a jamais été, sur papier, la proposition la plus alléchante — Thomas O. St-Pierre le sait lui-même. Qu’il parvienne à en faire l’assise de son style en dit long sur sa capacité à incarner dans des fictions crédibles, et ici souvent passionnantes, des idées parfois très abstraites.

« Mes livres portent l’empreinte de cette manie de l’ordre, qui me pousse à tout expliquer, à ne laisser aucune part d’ombre dans les agissements de mes personnages », observe-t-il dans un passage qui constitue peut-être la meilleure analyse de l’œuvre de Thomas O. St-Pierre jamais publiée. « C’est en écrivant que je comprends le mieux ce qui m’entoure et m’habite, et j’ai bien de la difficulté, une fois la roche soulevée, à la replacer au bénéfice du lecteur. Je connais bien les vertus du show, don’t tell, seulement on ne choisit pas tellement ce qui nous trotte dans la tête ni ce qu’on arrive à en extirper. »

Malgré sa posture de « romancier revenu de tout, dont le relativisme pare tous les obstacles », Thomas O. St-Pierre demeure dans Absence d’explosion — ça a toujours été sa principale qualité — ce cynique au cœur immense, sachant allier implacabilité et générosité.

S’il met en lumière chacune des contradictions de ses personnages, c’est avec le plaisir tordu de celui qui aime prendre son prochain, même fictif, en flagrant délit d’incohérence.

C’est dans les recoins les plus honteux de la psyché de ces hommes et de ces femmes aux abois, là où se terre le regret de ne pas être devenu ce qu’ils voulaient, de ne pas être à la hauteur de leurs idéaux d’intégrité ou d’avoir sacrifié leurs principes sur l’autel de la bête satisfaction de leur ego, que l’écrivain trouve la compassion qu’il nourrit pour eux.

Si atteindre la véritable sagesse est cette mission impossible supposant un détachement des choses terrestres, comme le suggère Cioran, comment ne pas commettre sans cesse les mêmes erreurs et ne pas se laisser pourrir l’existence par tout ce qui exacerbe en nous bêtise et colère ?

Il existe heureusement la littérature, conclut St-Pierre dans un rare moment d’espoir. Il existe ce précieux espace dans lequel déverser sa hargne et faire la paix, à l’abri du vrai monde, avec tout ce qui nous accable.

Absence d’explosion

★★★ 1/2

Thomas O. St-Pierre, Leméac, Montréal, 2020, 144 pages