«Victime 2117»: dénoncer, décrire, choquer

L’écriture frétillante de vie et pleine de ressources de Jussi Adler-Olsen est en résonance avec le malaise profond qui agite le monde.
Albin Michel L’écriture frétillante de vie et pleine de ressources de Jussi Adler-Olsen est en résonance avec le malaise profond qui agite le monde.

On explique souvent le sort inhumain réservé aux réfugiés arrivant par bateau sur les rives de l’Europe par la crainte que se mêlent à eux des djihadistes. Venues, pour la plupart, de pays d’Afrique ou du Moyen-Orient déchirés par la guerre, des hordes anonymes périssent chaque année par milliers, victimes de naufrage sur les bords de la Méditerranée. L’histoire terrible qu’on nous raconte ici tourne autour de l’une d’elles : la 2117e victime.

C’est d’abord un journaliste pigiste catalan, Joan Aiguader, qui aura l’idée de se rendre sur la plage d’Ayia Napa, à Chypre. Il trouvera là des survivants en pleurs et des cadavres allongés sous les mêmes couvertures grisâtres ; et il verra littéralement arriver, flottant à la surface de l’eau, le corps de la 2117e victime depuis le début de l’année. Aiguader note tout, prend des photos, pousse même son enquête à l’intérieur du « camp de rétention » de Menogeia, tout près, bien décidé à raconter l’histoire de ces gens et à expliquer ce qui a mené à ce naufrage et à cette mort. Les textes qu’il écrira pour son journal, accompagnés de ses photos, feront le tour du monde.

Mais quel est le lien entre cette entreprise louable — quoique… — et le fameux Département V dirigé par Carl Mørck à Copenhague ? Il tient à un des membres de l’unité, Assad : il connaît très bien la victime 2117 et les deux femmes désespérées qui pleurent à côté d’elle. Pis encore, Assad reconnaît aussi l’homme à la barbe noire qui apparaît sur une des photos de Joan Aiguader. Il s’agit en fait de son pire ennemi : Abdul Azim alias Ghaalib, un Irakien, terroriste ardent, actif et convaincu. Le fait de le voir là, près de ces femmes, n’augure rien de bon pour Assad. Ni pour personne en Occident d’ailleurs.

Joan Aiguader se rendra compte lui aussi que Ghaalib est un terroriste qui prépare une série d’attentats en Europe… et qu’il doit sa survie au fait que Ghaalib, qui le laisse remonter la piste jusqu’à lui, se sert de ses reportages pour faire mousser la panique et la terreur. On le suivra en fait jusqu’en Allemagne, où l’apothéose finale et meurtrière doit avoir lieu. C’est d’ailleurs là aussi que se rendront Assad et Carl Mørck pour tenter de prévenir l’explosion devant assouvir la vengeance de Ghaalib.

Cette huitième enquête du Département V est menée à un rythme stupéfiant. On y voyage beaucoup ; de Copenhague et Barcelone — pour amener le journaliste catalan — au Moyen-Orient, où Assad et la plupart des personnages du récit ont leurs racines, et jusqu’en Allemagne pour la grande finale. Mais comme si ça ne suffisait pas, Adler-Olsen plante aussi une autre intrigue à Copenhague, qui agit en fait comme un écho répercutant le drame qui se joue autour de la Méditerranée. Une écriture frétillante de vie, pleine de ressources, une traduction tout aussi haletante en résonance avec le malaise profond qui agite le monde : que demander de plus…

Extrait de «Victime 2117»

Les cris de désespoir venaient de deux femmes, le dos courbé, le visage entre les mains. […] Soudain, un homme avec une grosse barbe noire hirsute tenta avec brusquerie de les calmer, en vain. Le volume sonore de leurs lamentations monta encore lorsqu’un homme chauve en veste d’uniforme bleu marine s’approcha du noyé pour prendre des gros plans. Le type avait l’air d’un fonctionnaire et Joan pensa qu’il avait pour mission de répertorier chaque nouvel arrivant, mort ou vivant. À tout hasard, il prit une photo de lui avant de hocher la tête, comme pour lui signifier que lui aussi avait une autorisation spéciale pour se trouver là. Par chance, il semblait être le seul journaliste sur les lieux.

Ensuite, il se retourna et prit quelques clichés des femmes en larmes. Sur le plan journalistique, il n’y avait rien de plus vendeur qu’une bonne dose de chagrin jetée à la figure du lecteur. Mais ce n’était pas pour ça qu’il était venu. Joan avait décidé de traiter l’affaire sous le même angle que la chaîne de télévision de Barcelone. Il voulait dénoncer, décrire, choquer et impliquer. Car, si cynique que cela puisse paraître, ce noyé allait devenir son trophée personnel. Il ferait revivre un mort, et pas uniquement à l’intention d’un petit cercle de lecteurs catalans. Il voulait réaliser un reportage qui toucherait le monde entier, comme l’avait fait la photo du petit garçon kurde de Syrie âgé de trois ans qu’on avait vue en couverture de tous les journaux du monde. Malgré l’horreur de la situation, il allait exposer à tous le destin d’un seul homme et cela lui apporterait richesse et notoriété. C’était ça, son plan.

Victime 2117

★★★ 1/2

Jussi Adler-Olsen, traduit du danois par Caroline Berg, Albin Michel, Paris, 2020, 575 pages