«Morts, debout!»: Nora Atalla face au désastre

Nora Atalla, née au Caire, d’origine gréco-libanaise et franco-géorgienne,  est une Québécoise  qui porte  la douleur  des opprimés comme une seconde peau.
Jean Aubé Les écrits des forges Nora Atalla, née au Caire, d’origine gréco-libanaise et franco-géorgienne, est une Québécoise qui porte la douleur des opprimés comme une seconde peau.

Nora Atalla, née au Caire, d’origine gréco-libanaise et franco-géorgienne, est une Québécoise qui porte la douleur des opprimés comme une seconde peau.

Comment faire autrement en ces temps d’affliction, comment sortir de l’anxiété qui taraude ces poètes qui offrent en ce début d’année des textes d’une noirceur profonde ? Mais chacun ou chacune cherche à se déprendre, à nommer cette noirceur pour mieux en dépasser l’oppression ?

Nora Atala, dans son cri lancé aux Morts qu’elle adjure de se lever, en un Debout ! qui hurle sur la couverture, ne fait pas exception.

Le désespoir guette

Les migrants sont là, avec leurs figures tragiques, dès le point de départ : « Soudain / il y a eu quelque chose / sur les gravats // un hurlement de frayeur // quelque chose d’inattendu / dans les corps // une mer de noyés / mais personne n’a rien vu ». Elle nomme la cruauté à travers laquelle elle trouve matière à résister.

Car le désespoir guette. Alors, comment supporter la lecture de cette traversée de l’horreur, sinon parce que voilà un recueil écrit avec vigueur, dans un style soigné et qui propose la langue même comme lieu de beauté. Quand « les lamentations se couvrent d’acide / dans l’indifférence des pierres », quand « les chairs se nourrissent de noirceur / les cailloux durcissent leur mémoire », quand « entre horizons et saisons / chaque étreinte brise les os », nous sommes si près de la déréliction que le silence guette. Or, Atalla oppose le poème à l’effondrement du sens.

L’espoir réel est bien mince, car nous savons déjà qu’« enfin libres /nous sortirons du sable / les têtes décapitées », pour les remettre à la terre, la cérémonie des adieux enfin accomplie.

D’une lucidité sans faille, ce recueil donne à voir et à ressentir une douleur universelle, une vision si frontale de l’agonie morale du monde que le cœur nous chavire souvent. Mais pour « jaillir de l’obscur », s’impose la vérité seule. Alors nous « reste ce regard terreux », même obscurci, pour résister malgré tout.

Le propos et la forme

Le seul défaut de ce recueil percutant, c’est de parfois trop vouloir dire. L’autrice ne trouve pas toujours dans la langue une façon de transcender la dénonciation implicite de son projet.

Ainsi, lorsque la poète dénonce l’« épouvante du dépourvu / [la] frayeur du factice » ou « la morsure des instants », ou même « le grondement de dégringolades », on sent que le propos prend le pas sur la forme, que la poésie est oubliée quelque part, délogée par cette exigence de tout dénoncer.

Mais c’est bien peu en regard de ce qui est parfois si net, si clair dans l’expression poétique. Cherchons avec elle « comment dans les pierres / sculpter des colombes » ? Recueil terrible, mais essentiel.

Morts, debout !

★★★ 1/2

Nora Atalla, Les Écrits des Forges, Trois-Rivières, 2020, 85 pages