Le prix de la prison

Comme le projet de société dont rêve Jackie Wang, son essai réunit plusieurs voix, outre la sienne.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Comme le projet de société dont rêve Jackie Wang, son essai réunit plusieurs voix, outre la sienne.

La prison comme outil de discrimination raciale. La prison comme moyen de contrôle. La prison comme instrument de répression politique. De sa plume tantôt théorique, tantôt poétique, Jackie Wang dresse un portrait sombre du système carcéral américain. Et appelle à son abolition.

Lorsqu’on la rencontre, la militante et autrice trentenaire arrive tout juste de l’aéroport, en direct de Boston. Le vol et le déplacement n’ont pourtant en rien enrayé sa verve. La traduction de son essai Capitalisme carcéral vient de paraître au Québec et elle en parle comme elle écrit, en longues réflexions passionnées.

Elle nous raconte, notamment, son amour pour Édouard Glissant, le regretté écrivain martiniquais qu’elle « aurait aimé avoir pour ami ».

« Il m’avait l’air d’un chic type », remarque-t-elle joyeusement. Le philosophe est l’un des nombreux penseurs qui occupent une place dans l’écrit de Jackie Wang, qui y glisse des extraits de son Pays rêvé, pays réel (Gallimard, 2000). Car comme le projet de société dont elle rêve, son essai réunit plusieurs voix, outre la sienne.

Ainsi, la postface de son livre est signée Gwenola Ricordeau, chercheuse qui a récemment fait paraître, chez LUX, son propre plaidoyer pour l’abolitionnisme pénal, intitulé Pour elles toutes.

Et c’est aussi pour elles toutes — et pour eux — que Jackie Wang écrit. Pour tous ces détenus, ces mineurs jugés comme des adultes. Pour son frère qui, en 2005, a été condamné à la prison à perpétuité. Sans possibilité de libération conditionnelle.

Il avait 17 ans au moment des gestes posés — comme l’ont révélé de nouveaux éléments de preuve — en légitime défense. « Alors qu’il était agressé par une bande de garçons », raconte-t-elle.

On sent que la blessure est vive. Elle ne la met pourtant pas au-devant. « On attend d’une intellectuelle qu’elle pose ses questions sans évoquer les événements qui les ont soulevées », écrit-elle dans cet essai dense et riche.

Elle répond à ces « attentes » — au départ. Puis, après un long moment, elle aborde plus en profondeur la question familiale.

Le choc ressenti lorsque son frère, coupé de l’Internet tel qu’on le connaît, lui a demandé si elle devait payer pour envoyer des courriels. Lui ne pouvait utiliser que Smart Jail Mail. Un système de messagerie électronique réservé aux détenus. Chaque message lui coûtait des sous. N’était-ce pas la même chose à l’extérieur des murs ?

Une roue qui tourne

Jackie Wang n’y va pas par quatre chemins : le système carcéral américain est brisé. L’équation est simple. « Plus on bâtit de prisons, plus de gens sont emprisonnés. »

Une idée que la militante et poète creuse depuis sa jeunesse, passée en Floride. Un État dont la trame est modelée, dit-elle, par « les politiques néoconservatrices, l’expansion du système carcéral et l’abandon des mesures sociales ».

Dans son essai, qui alterne les données précises et les passages imagés, la doctorante en études afro-américaines de l’Université de Harvard ne présente pas l’incarcération de masse comme étant un produit du capitalisme, mais bien comme allant de pair avec lui. Sinon, ce serait trop facile. « Oh, l’incarcération de masse, comme c’est moche, maudit capitalisme. » Alors qu’il faut réfléchir, approfondir, se remettre en question.

« On accuse souvent les prisons privées de tous les maux, parce que c’est beaucoup plus facile que de composer avec l’idée que les prisons en général sont un projet de contrôle racial, analyse-t-elle. C’est comme les plans de réforme. On se dit : ah ! ça va nous mener vers quelque chose de mieux. Certains projets semblent positifs — sur le moment. Puis l’État les prend et les amène dans la direction qu’il choisit. »

On s’imagine que la classe financière peut résoudre les problèmes sociaux. Et ce, sans même consulter les personnes concernées. Par les temps qui courent, il y a beaucoup d’argent privé en jeu dans les prisons. Des idées technocratiques sont proposées. Tout cela permet de semer les graines d’un régime de contrôle social.

 

Jackie Wang entraîne le lecteur à sa suite dans cet essai qui regorge de références, notamment au « Flocatex », nom donné par le professeur Alex Lichtenstein pour désigner les trois systèmes carcéraux massifs de la Floride, de la Californie, et du Texas. L’écrivaine retrace en outre l’évolution du rôle de l’État américain, qu’elle estime être « passé de pourvoyeur de services sociaux à pourvoyeur de sécurité ; d’État débiteur à État prédateur ».

Elle s’intéresse aussi à l’industrie carnassière de la libération sous caution. Et montre que sous le couvert de « l’aide et des solutions » se cachent la répression, l’oppression. Les intérêts financiers.

« On s’imagine que la classe financière peut résoudre les problèmes sociaux. Et ce, sans même consulter les personnes concernées. Par les temps qui courent, il y a beaucoup d’argent privé en jeu dans les prisons. Des idées technocratiques sont proposées. Tout cela permet de semer les graines d’un régime de contrôle social. »

Parlant de contrôle, l’écrivaine s’intéresse de près à la prison à sécurité maximale de Pelican Bay, au nord de la Californie. « Elle a été bâtie dans un endroit où l’industrie du bois s’est effondrée. Pour sauver l’économie de la région, en quelque sorte. » Mais à quel prix ?

Non, l’essai de Jackie Wang n’est pas linéaire. Ici, elle se souvient de la crise de 2008 et d’avoir vu des familles ayant perdu leur maison être forcées de s’exiler dans « le motel bas de gamme de Sarasota » où elle était réceptionniste. Là, elle se souvient que JP Morgan, titan de banque, a ciblé les personnes noires et latino-américaines, « leur offrant des prêts hypothécaires à taux d’intérêt élevé plus désavantageux encore que ceux qu’elle offrait aux personnes blanches disposant d’un revenu similaire ». En parlant du système carcéral, c’est le dysfonctionnement de toute la société américaine qu’elle décortique.

Aujourd’hui, alors que certains appellent à une modernisation sans cesse renouvelée des infrastructures, d’autres voix, encore marginales, mais de plus en plus nombreuses, estime l’essayiste, s’élèvent pour demander que les portes du pénitencier se referment pour de bon. Que les prisons cessent d’exister. Mais si cela arrive, alors… on les remplace par quoi ?

En guise de réponse, Jackie Wang paraphrase cette citation voulant qu’il soit plus facile d’imaginer la fin du monde que d’imaginer la fin du capitalisme. « La même chose pourrait être dite des prisons. Il est facile de rejeter un projet aussi noble et ambitieux au prétexte qu’il serait irréaliste, utopique et naïf. Irréalisable. »

Elle-même refuse de le voir comme tel. Irréalisable ? Pfft, semble-t-elle dire. Irréalisable pourquoi ? « Et si nous prenions stratégiquement ces accusations comme point de départ pour montrer que la prison pose en elle-même un problème pour la pensée ? »

Extrait de «Capitalisme carcéral»

Qu’est-ce que la prison ? L’immobilité, certes, mais aussi la manipulation du temps comme forme de torture psychologique. Le temps embrigadé. La phénoménologie de l’attente.

L’agonie dans les limbes juridiques. L’effet d’ondulation du système carcéral : quand la vie d’une personne est ravie par l’État, la temporalité de chacun de ses proches est tordue, et se met à orbiter autour de la personne disparue.

Pendant neuf ans, nous avons attendu l’audience de mon frère, alors que sa requête prenait la poussière sur le bureau d’un greffier quelconque. Le temps s’écoulait à l’extérieur alors que la situation de mon frère demeurait statique. Quand il a été enfermé, nous étions adolescents. Maintenant, il commence à se dégarnir.

Capitalisme carcéral 

Jackie Wang, traduit de l’anglais par Philippe Blouin, Éditions de la rue Dorion, Montréal, 2020, 352 pages