Reprendre possession de soi

François Gilbert, chez lui, dans le Vieux Montreal, à l'occasion de la sortie de son nouveau roman, Mayapura. Il s’est écoulé six ans depuis le début de l’écriture de sa série spirituelle et identitaire.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir François Gilbert, chez lui, dans le Vieux Montreal, à l'occasion de la sortie de son nouveau roman, Mayapura. Il s’est écoulé six ans depuis le début de l’écriture de sa série spirituelle et identitaire.

Il s’est écoulé six ans depuis le début de l’écriture de la série spirituelle et identitaire de François Gilbert. Il y a eu d’abord Hare Krishna –– pour lequel l’auteur a remporté le Prix du Gouverneur général en 2016 ––, puis Hare Rama (2018) et enfin Mayapur, troisième et dernier titre de la trilogie à paraître le 19 février chez Leméac. Ce sont six années pendant lesquelles l’auteur non seulement a côtoyé quotidiennement ce Mikael Dionne, jeune dévot en quête de liberté, mais s’est laissé porter, voire déposséder par son personnage.

Car, pour l’auteur, le processus d’écriture est une véritable plongée au cœur du sujet, un voyage, une immersion qu’il parvient à faire dans la solitude et le silence. Joint par téléphone alors qu’il émerge tranquillement de l’aventure « Mikael », il raconte ce rituel quasi mystique.

« Quand j’écris, j’ai besoin de me retrouver dans une chambre vide. De ne plus avoir mes repères quotidiens, rien, en fait, qui me ramène à moi. De cette façon, je peux vraiment entrer dans le personnage et l’incarner. Souvent, d’ailleurs, quand je voyage, je peux m’installer quelque part et ne parler à personne pendant deux semaines. Comme une retraite, une méditation. Comme si je me faisais mon ashram personnel. »

L’évolution du personnage

Le silence et le calme sont nécessaires à son écriture, mais il y a surtout chez Gilbert une volonté d’aller au fond des choses, d’explorer son personnage quitte à transformer complètement son quotidien, sa façon de vivre. Pour arriver à mettre en scène cet adolescent fragile, membre des Hare Krishna, l’auteur de La maison d’une autre (2014, Leméac) raconte avoir fait des choix de vie pour nourrir l’évolution de son personnage.

Par exemple, se rendre tous les dimanches soir au festin végétarien et aux cérémonies des moines krishna, se joindre à un cercle intime de discussions et de réflexions philosophiques ou alors, simplement méditer.

 

« Je le nourrissais, Mikael. Je faisais des choix en fonction de lui. Avant d’écrire cette trilogie, je ne méditais pas et je me suis mis à le faire tous les jours. Tous les jours. Et depuis que j’ai fini d’écrire, depuis un mois, j’ai arrêté. Pendant l’écriture, j’ai aussi fait une formation pour enseigner la méditation. Ce que je n’aurais pas fait sans l’écriture de cette série. Il a vraiment changé ma vie quotidienne. »

Si l’écriture de Mayapur s’est faite de façon plus naturelle, plus facile que Hare rama, pour lequel il pensait trop à son lecteur, ne s’abandonnait pas assez, dit-il, il a poussé plus loin la réflexion dans ce troisième opus.

On retrouve ici Mikael, 19 ans, qui part en Inde pour se rendre au temple de Mayapur, mais bifurque plutôt dans une retraite de yoga avec Johanna, son amoureuse. Il parle de pleine conscience, cherche à être lui-même, remet en question son rapport à l’autre. Mais contrairement au parcours entrepris dans les deux tomes précédents, le personnage ira ici plus loin dans cette quête identitaire.

« Mikael va se développer par rapport à lui-même et se détacher du regard extérieur. Que ce soit vis-à-vis de son père biologique ou de tous les anciens gourous qu’il aura eus dans sa vie, notamment Satya, qui est la nouvelle figure du père. Il va devoir le confronter et ce sera pour lui la découverte de sa propre voie et, en même temps, la découverte des problèmes qui viennent avec. Il va devoir dire des choses qui vont déplaire. C’est une forme de liberté qu’il va découvrir. En fait, c’est lui-même qu’il va découvrir », explique l’auteur.

Justement, la quête suprême entreprise par Mikael, soit celle d’accéder à une pleine possession de soi, ressemble étrangement à celle vécue par François Gilbert au début de sa vie d’adulte. Parce qu’au bout de la traversée, le personnage apprend qui il est, se défait de ses attaches, se découvre, trouve sa propre voie.

« Moi, j’ai grandi en me disant que j’avais intérêt à faire ce que les gens me disaient de faire, entrer dans le moule pour ne pas déplaire, pour répondre aux attentes, satisfaire l’autre. Puis, autour de 20-22 ans, j’ai compris que j’étais gai. Personne n’a vu ça venir, ni même moi. J’ai eu des blondes et je me convainquais que j’étais hétérosexuel, je n’avais même pas de doute en fait. Puis, quand j’ai compris que j’avais réussi, jusque-là, à me convaincre pour répondre aux attentes de la société, je me suis demandé sur quoi d’autre je m’étais menti. Je suis alors entré dans une zone trouble pendant laquelle je me disais que je ne me connaissais pas du tout, finalement. Et que j’avais fait tous mes choix pour d’autres personnes… Donc, j’étais qui ? Déconstruire ça, c’est tout un apprentissage. Cette quête est différente de celle de Mikael, mais elle part de la même place. »

Les risques de l’écriture

Liés ainsi depuis six ans, Mikael Dionne et François Gilbert ont parcouru plusieurs kilomètres ensemble, ont réfléchi, avancé en s’entraidant d’une certaine façon. Maintenant que l’aventure est terminée, Gilbert avoue se retrouver, reprendre possession de sa vie.

« J’ai l’impression que Mikael s’est inséré en moi peu à peu, qu’il m’a influencé, mais là je commence à penser à mon prochain roman et on dirait que je me repossède un peu plus », raconte-t-il.

Satisfait du travail accompli, perfectionniste, l’auteur avoue tout de même que cette intense façon de travailler –– l’investissement total qu’il voue à ses personnages –– lui fait parfois peur. « Pour mon prochain roman, je m’alignais vers quelque chose de très deep, mais je commence à prendre conscience que l’écriture peut influencer ma vie. Beaucoup. Alors, je me méfie… »

Je lui conseille alors tout bonnement de ne pas se lancer dans l’histoire d’un tueur en série et tout devrait bien aller. Dans un grand rire franc, il rétorque : « Oh ! Mais c’est justement là que je m’en allais ! » En espérant le retrouver en un seul morceau après cette prochaine création. C’est à suivre…

En librairie le 19 février

Extrait de «Mayapur»

Il n’est pas trop tard pour aller à Mayapur, pour ne pas décevoir Ambarissa, Hari Vilas et Bhagavan. Pour conserver l’amitié de Vicky et Carl et demeurer pour eux une inspiration. Il faut décider. Ma quête de transformation conduit peut-être à une impasse. Car malgré le nombre de fois où je me suis réinventé, je traîne le même bagage, les mêmes insatisfactions. Dans quatre mois, lorsque j’aurai découvert les failles de cet endroit et les défauts de Satya, est-ce que je serai encore impressionné par cet être merveilleux, par sa douceur et son énergie, sa clairvoyance, ses connaissances, les onze langues qu’il parle, sa liberté, sa capacité d’être ? Et surtout, serai-je content de celui que je serai
devenu ? 

Souvent, quand je voyage, je peux m’installer quelque part et ne parler à personne pendant deux semaines. Comme une retraite, une méditation. Comme si je me faisais mon ashram personnel.

Mayapur

★★★★ 1/2

François Gilbert, Leméac, Montréal, 2020, 264 pages