Estoy bien

Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne

Mon corps

m’envoie

des signaux

Il me parle en espagnol

Il dit :

Como esta Réhel ?

Je réponds :

Estoy bien

Mes yeux sont bruns

Ils ont assez d’ombre

pour se reposer cet après-midi

Estoy bien

Je cache mon succès

dans les bancs de neige

Mes orteils

dans la neige tes yeux

Mon pouce sur ta joue

Une étampe

qui connaît le vrai nom du soleil

Je connais un vieux monsieur

qui pêche sur la glace

près de chez moi

On le surnomme Tintin

Il ressemble à Gérard Depardieu

Quand je l’ai vu

il était loin sur la berge

La glace avait la shape

d’une crème brûlée

Il m’a fait un signe de la main

Je lui ai dit :

si tu tombes à l’eau

je pourrai pas venir te sauver

je nage comme une roche !

Je l’ai entendu ricaner au loin

Estoy bien

Je n’ai jamais été bon

pour célébrer la Saint-Valentin

Qui est le fou qui a inventé ça ?

Un homme c’est sûr

Un psychopathe

Un gars qui aime voir

les gens déprimés

Estoy bien

Un professeur super gentil

M’invite à un colloque

à Trois-Rivières

Il aborde

la thématique du corps

Il m’offre un cachet

Des repas

Une chambre au Delta

C’est cool

mais je n’aime pas les colloques

Je n’ai jamais

rien à dire d’intelligent

À part :

Oh !

Estoy bien !

Oh !

Tal vez si !

Oh !

Tal vez no !

Aller dans une autre ville

pour ne rien dire

Pour dormir

dans une chambre d’hôtel

pour ne rien dire

Je propose au prof

de me remplacer

par un banc de neige

Mon corps

m’envoie des signaux

La dernière fois

que j’ai participé

à un colloque

Je devais porter

un micro-casque

J’avais l’oreille décollée

pendant une heure

C’était à l’UdeM

Il y avait Philippe Marion

un professeur émérite

qui chuchotait de fines analyses

Il y avait Sophie Deraspe

qui avait été choisie

pour représenter le Canada

à la course aux Oscars

Puis

il y avait mon oreille décollée

Estoy bien

Mon pouce sur ta joue

Une étampe

qui connaît le vrai nom du soleil

L’année prochaine

Je te propose qu’on oublie

la Saint-Valentin

L’année prochaine

Je me cacherai dans tes yeux

À l’ombre

du parasol de tes yeux

Ce sera plus simple

On mettra

le feu aux fleurs

On roulera

jusqu’en Californie

Tu me diras :

Hace calor aquí

Il fait chaud ici

Je mettrai

mon seul maillot de bain

Celui

trop grand pour moi

Celui

que je dois tenir à deux mains

Celui

avec le cordon tout pété

On se baignera dans la mer

avec nos problèmes de santé

Tu me pitcheras

de l’eau dans les yeux

Ce sera drôle

Ce sera

Comme la première fois

Comme la toute première fois

Tu me diras :

Hace calor aquí

Il fait chaud ici

Il fait chaud

à vivre sur ta joue en février.