«Robinson et l’arbre de vie»: en plein coeur du chaos

Illustration (détail) tirée de «Robinson et l’arbre de vie»
Photo: Rue du monde Illustration (détail) tirée de «Robinson et l’arbre de vie»

Dans la « grande forêt du milieu du monde, où palpite le cœur de la planète » poussent « plus d’arbres que nous n’avons de mots pour les nommer ». On y trouve notamment l’arbre savant, l’arbre de l’amour « qui ne répétait à personne qui vous aviez embrassé dans sa cabane ombragée », l’arbre à mémoire « dont les feuilles étaient des miroirs ».

Dans cette forêt luxuriante, Robinson l’enfant-grillon témoigne de l’arrivée destructrice de Bûcherons et de leur engin de guerre.

Alain Serres n’en est pas à ses premiers écrits sur ces thèmes engagés de l’écologie et de l’amour de la Terre. On se souvient notamment de l’album C’est ainsi que nous habitons le monde, de Bonnes nouvelles du monde ou encore de J’ai le droit de sauver ma planète, publiés chez Rue du monde — dont Serres est aussi le directeur.

Avec Robinson et l’arbre de vie, il explore avec autant de délicatesse que d’aplomb la déforestation que subit la forêt amazonienne. Loin d’emprunter des ornières, il raconte ainsi le drame du point d’un petit homme-insecte directement touché par la coupe excessive des arbres. Mais ce qui fait la force et la singularité de cet album — car, disons-le, les titres sur le sujet pullulent —, c’est l’angle métaphorique emprunté par Serres.

Racontant le problème de l’intérieur, il pointe sa lorgnette sur la faune et la flore, qu’il personnifie, accordant ainsi à chacun un rôle essentiel à l’équilibre de l’écosystème. Plus encore, il invite à découvrir une réelle communauté, tissée, solidaire, qui, forte et sensible, est prête à tout pour assurer sa survie contre la folie de certains hommes aveuglés par leur désir de richesse et responsables du chaos.

L’écriture poétique, brodée de quelques rimes et d’analogies ajoute non seulement à la beauté de l’ensemble, mais offre une narration chantante qui épouse le projet espérant de Robinson.

Espérer de meilleurs lendemains

Le texte de Serres valse ainsi entre une réalité bien palpable et l’utopie de garder la nature, essence de la vie, à l’abri de l’ambition des hommes. Le trait coloré et débordant de la Réunionnaise Julie Bernard fait plus qu’appuyer le texte de Serres, mais l’enveloppe d’une aura des plus évocatrices.

En fait, le style à la fois réaliste et onirique de l’illustratrice permet de voir se côtoyer les guerriers armés et la nature et de prendre le pouls de ce désordre ambiant.

D’un côté, les Bûcherons, vêtus de noir, tous semblables et unis dans leur dessein, tranchent sur cette forêt débordante de vie.

L’ajout de nombreux détails, notamment de notes de musiques venant s’écraser au sol lorsque les Bûcherons sont à l’œuvre, ou alors un oiseau gisant sur une souche, amplifie de façon métaphorique notre rapport et notre compréhension du drame. Le grand format de l’album n’a d’égal que cette volonté immense de voir les choses changer. Et si elles ne changent pas, alors il ne restera qu’à déplacer les montagnes.

Extrait de «Robinson et l’arbre de vie»

« Un soir, un vacarme monte de la vallée.

Une nouvelle collecte de bois se prépare.

Par dizaines, les Bûcherons se sont amalgamés.

Ils sont peut-être plus de trois cents,

accrochés les uns aux autres,

ne formant qu’un surhomme, un géant !

Ils ont cousu tous leurs vêtements ensemble

pour recouvrir le colosse.

Et ils ont fondu tous leurs outils

pour fabriquer

une seule hache commune,

que rien ne peut arrêter.

En ne faisant qu’un,

les Bûcherons se sentent capables d’abattre

les derniers arbres qui leur résistent,

ceux du Soleil et de la Lune.

Quelle obscure folie !

Et l’arbre de la vie lui-même !

Savent-ils que le monde serait alors fini ?

Qu’eux-mêmes ne seraient

plus rien ? »

Robinson et l’arbre de vie

★★★ 1/2

Alain Serres et Julie Bernard, Rue du monde, Voisins-le-Bretonneux, 2020, 40 pages