«Traverser l’autoroute»: la quête de l’essentiel

Une planche (détail) tirée de l’album «Traverser l'autoroute»
Photo: La Pastèque Une planche (détail) tirée de l’album «Traverser l'autoroute»

Oh non ! Un énième récit au ton vaguement condescendant portant sur un couple qui a perdu son côté pétillant de « j’y étais au show de Nirvana aux Foufounes électriques en 1991, mais je me suis acheté une maison en banlieue et je suis devenu plate comme l’autoroute 20 ».

Voilà comment je me suis senti dès les premières pages de Traverser l’autoroute, la première incursion dans le monde de la bédé de l’autrice et scénariste Sophie Bienvenu (Et au pire, on se mariera, Chercher Sam), qui est ici solidement épaulée par le travail de la dessinatrice d’expérience Julie Rocheleau (La colère de Fantômas, Betty Boob, La petite patrie).

Eh bien, je l’avoue, j’ai été berné par l’apparent cliché mis en place dans la prémisse de ce récit touchant et écrit tout en douceur.

Du Mario Pelchat dans la voiture

Oui, il y a bel et bien une forme de critique un peu usée et adolescente d’un certain choix de vie qui mène inexorablement au malheur, mais elle se transforme, habilement, en réflexion sur le rapport que ces personnages, quadragénaires et parents d’un ado de 16 ans en pleine peine d’amour, entretiennent sur leur rapport à l’essentiel.

Un essentiel qui revient, ou qui plutôt apparaît un peu comme par hasard sur l’autoroute, lorsque le père et le fils reviennent d’être allés acheter un dessert pour le souper du dimanche avec des voisins que l’on ne considère pas vraiment comme des amis, en écoutant du Mario Pelchat à tue-tête dans la voiture.

On est loin du spectacle de The Cure donné au Forum il y a plus de 20 ans, là où ce futur couple de banlieusards s’est joliment formé.

Et c’est là qu’il devient fondamentalement intéressant, le récit de Sophie Bienvenu : il nous donne l’impression, en tant que lecteurs, que nous allons nous-mêmes acheter un dessert, pour nous faire revenir à la maison dans un tout autre état d’esprit, le tout fait avec humour, sensibilité et un sens du dialogue juste et précis. Cette histoire, c’est aussi dans le très efficace et détaillé dessin de Julie Rocheleau qu’elle prend tout son sens. Un coup de crayon adroit et énergique, mais, surtout, un sens de la composition tout ce qu’il y a de naturel.

On en vient à croire que la dessinatrice ne force jamais son sujet et que tout lui vient facilement, comme si elle était capable de dessiner en même temps qu’elle lit.

Idem pour le choix des couleurs : une palette limitée (noir, orange, rose et violet), mais utilisée de manière très expressive.

En somme, Traverser l’autoroute réussit, à partir d’une matière première qui avait tout pour tomber à deux pieds dans le cliché, à nous émouvoir et à nous donner envie, à nous aussi, de braver le danger et de traverser l’autoroute à pied pour faire entrer un petit peu d’essentiel dans nos vies.

Parce qu’on peut être heureux et aimer tondre sa pelouse le dimanche. En buvant une bière.

Traverser l’autoroute

★★★★

Sophie Bienvenu et Julie Rocheleau, La Pastèque, Montréal, 2020, 88 pages