«Black Star Nairobi»: tortueux détours

Le thriller politique  de Mukoma  Wa Ngugi décrit sur un rythme infernal à quel point même les meilleures intentions peuvent parfois se transformer en cauchemar à sens unique.
Tyler Christian CC Le thriller politique de Mukoma Wa Ngugi décrit sur un rythme infernal à quel point même les meilleures intentions peuvent parfois se transformer en cauchemar à sens unique.

Même avec ses quatre millions d’habitants, Nairobi ne fait pas partie des préoccupations habituelles du Nord-Américain moyen… et c’est peut-être mieux ainsi s’il faut en croire l’hallucinante histoire que nous raconte ici Mukoma Wa Ngugi.

De Nairobi à San Francisco, en passant par Tijuana, ce thriller politique décrit sur un rythme infernal à quel point même les meilleures intentions peuvent parfois se transformer en cauchemar à sens unique.

Une sanglante dérive

Nous sommes quelque part en 2007 alors que la vague Obama commence à déferler aux États-Unis et se fait ressentir jusqu’au Kenya — où l’on en est à quelques jours de l’élection présidentielle. Un vent d’espoir semble souffler aussi sur l’Afrique, mais deux événements vont rapidement perturber l’atmosphère.

D’abord, la découverte d’un cadavre — un Noir américain — dans la forêt de Ngong en périphérie de Nairobi, puis l’explosion d’une puissante bombe qui volatilise l’hôtel Norfolk et les clients qui s’y trouvaient — dont dix Américains. En quelques jours, l’espoir a fait place à la panique…

Le célèbre privé Ishmael Fofana et son associé Odhiambo — O est toujours officiellement membre du Crime Investigation Department de Nairobi —, de la Black Star Agency, enquêtent sur le cadavre de la forêt de Ngong, mais ils constatent rapidement un lien entre les deux affaires qui viennent de secouer la capitale.

Alors que la CIA et les services secrets américains favorisent la piste d’al-Qaïda, les deux enquêteurs suivent plutôt celle d’un groupe de quatre Américains qui s’activent dans le pays. Et lorsque, le soir de l’élection présidentielle, le Kenya est soudain en proie à une guerre civile à la rwandaise, leur hypothèse semble se vérifier.

Ils paieront toutefois très cher leur découverte ; quand ils mettront au jour le complot dont ils ne saisissent pas encore l’ampleur, une victime innocente sera sacrifiée. Et pour régler l’affaire, O, Ishmael et sa compagne, Muddy — qui sont maintenant fichés « terroristes » — devront se rendre clandestinement à San Francisco en passant par le Mexique. C’est là qu’ils découvriront une sorte de dérive aussi cynique que sanglante du projet des Peace Corps conçus à l’époque de Kennedy.

Né en Illinois, élevé au Kenya puis réinstallé aux États-Unis où il enseigne la littérature anglaise à l’Université Cornell, Mukoma Wa Ngugi connaît bien le double univers dans lequel il plonge ses héros. D’où l’épopée endiablée qu’il nous propose avec ces personnages éminemment crédibles dans leurs déchirements. Les passages, par exemple, où la Rwandaise Muddy revient sur le génocide que l’on connaît, sont absolument terrifiants de lucidité. Ce qui ne fait que souligner la qualité exceptionnelle de l’écriture — et de la traduction française — de Ngugi. Un auteur à suivre…

Extrait de «Black Star Nairobi»

J’y voyais plus clair à présent. Imaginez que tout ce que vous souhaitez faire dans ce monde est le bien. Vous vous rendez d’un point sensible à un autre et vous faites de votre mieux pour améliorer les choses. Vous commencez par intégrer les Peace Corps dans un village quelque part, vous creusez des puits et bâtissez des écoles de fortune. Mais quand vous repartez, le puits se tarit malgré vos efforts et l’école décide de ne plus admettre les filles parce que le nabab du coin qui vise un poste dans le gouvernement a décidé que c’est incompatible avec la culture africaine. Vous trouvez un nouveau boulot dans un environnement où vous avez davantage de pouvoir et vous continuez à parfaire votre formation de bon samaritain, jusqu’à ce que vous atterrissiez dans certains des plus puissants bureaux du monde — ceux d’anciens présidents américains, de fonds monétaires mondiaux, des Nations unies — et encore une fois, rien ne change.

Vous commencez à rêver de prendre le pouvoir dans un des nombreux pays mal gouvernés et de montrer au monde comment faire les choses correctement. Vous comprenez que, avec l’aide d’autres personnes comme vous, d’autres employés de ces bureaux puissants qui ne travaillent pas pour l’argent ni la gloire mais juste pour faire le bien, vous pourriez réellement changer le monde. Pas la vie d’une personne à la fois, mais celle d’un pays tout entier, avant de passer à un autre.

Black Star Nairobi

★★★ 1/2

Mukoma Wa Ngugi, traduit de l’anglais par Benoîte Dauvergne, L’Aube Noire, La Tour d’Aigues, 2019, 330 pages