«Abandons»: Danielle Fournier résiste et marche

Une impression de vitalité obstinée se dégage des grandes proses poétiques de Danielle Fournier.
Photo: Mathieu Rivard Une impression de vitalité obstinée se dégage des grandes proses poétiques de Danielle Fournier.

Face à l’adversité, Danielle Fournier oppose la recherche des routes qui la délivreraient d’un marasme étouffant, de cette sensation d’oppression qui la submerge de façon irrémissible.

Et à l’image de ce que décrit Virginie Savard dans son dernier recueil (Formes subtiles de la fuite, Triptyque) se dégage des grandes proses poétiques de Danielle Fournier une impression de vitalité obstinée, d’une détermination à contrecarrer les fatums de toutes sortes, au profit d’une épiphanie qui adoucirait les fracas, qui obscurcissent les pensées, qui noircissent les jours.

« Quand on se lève avec le goût de la mort dans la bouche, on ne sait plus. On sait qu’on ne sait pas sentir ou que sentir est cette seule et unique chose que l’on sait faire sans bruit et qui entraîne avec elle les feuilles, les mots des oiseaux, le bruit du rien, ce petit rien du tout qui glisse […] » L’entreprise de vivre prend alors la route des sens pour que les émotions bruissent encore.

« Il en va de l’être dès qu’il en va de l’écriture », dit la très belle citation de Bernard Noël en exergue à la troisième partie du livre. Or, cette pensée pourrait être le mantra du recueil entier de Fournier, tant la parole s’impose, recrée le monde, un monde habitable.

Même si « écrire n’épargne pas de l’insoutenable, du vivant détruit », écrire transgresse la cruauté même du silence. La poète « cherche des mots simples, ceux de [s]a grand-mère, du fleuve, des mots d’hiver, d’été, des mots qui aident à franchir le seuil ; des mots qui réhabilitent. »

Elle, qui « descend sur la blessure du monde », partage son recueil entre le texte en italique qui décrit une « elle » mise à distance, objectivée, et le texte en caractère romain qui impose un « je » plus intime, plus confidentiel.

On assiste alors à une tentative de réconciliation entre ces deux images d’une même femme afin qu’elle se reconstruise, car « la vie est là. Vivre. Vivre, dit-elle ».

Toujours en porte-à-faux face au présent, la poète fonce dans ce réel compliqué, fait de ruptures, d’enfants, de rencontres, et d’une immense solitude, du lourd faix des heures.

Et elle écrit ses réveils, ses angoisses, ses moments de joie qui éclairent parfois l’inconcevable absence d’espoir : « Je nomme la résistance de l’écriture contre la barbarie intérieure ; je dis que je connais l’écriture qui ne se donne pas, qui parvient lente, rarement entre les cuisses. Doucement vers son drame. »

Ce drame justement de ne pas déguiser la vérité, mais seule permise, seule garantie, car « la voix du livre dans l’oreille illumine les yeux. »

Ce très beau livre mature, dont la prose riche porte haut la conscience, témoigne qu’il est possible de contrecarrer les aléas de tous les Abandons.

Abandons

★★★★

Danielle Fournier, Éditions Triptyque, Montréal, 2020, 86 pages