Le précis beauvoirien de Yan Hamel

Dans cet essai, Yan Hamel traite surtout de sa perception de l’athéisme, de l’engagement politique, de la liberté.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Dans cet essai, Yan Hamel traite surtout de sa perception de l’athéisme, de l’engagement politique, de la liberté.

En randonnée avec Simone de Beauvoir n’est pas un guide Lonely Planet sur les traces de l’icône du féminisme. Et ce, même si ledit guide y est mentionné. Dans cet essai, Yan Hamel place certes des souvenirs de randonnées ayant mal tourné, mais il y traite surtout de sa perception de l’athéisme, de l’engagement politique, de la liberté. Il y insère aussi des observations sur la séparation entre l’art et l’artiste, dont une sur « ces infopubs à peine déguisées que Le Devoir propose, sous la forme d’une entrevue entre le prétendu critique et le prétendu grand écrivain, dans son cahier Livres du samedi ».

Alors, M. Hamel, vous êtes venu faire votre infopub ? « Ha. Évidemment, le but de la chose, c’est de faire connaître le livre. À ce titre, il y a quelque chose qui est publicitaire. Mais ça peut aller plus loin que ça. »

Aller plus loin, c’est ce que le professeur de lettres à la TELUQ dit avoir voulu faire avec cet essai. Ce faisant, il ne plaira pas à tous, il le sait. Et même à ceux auxquels il plaira, il ne le fera pas entièrement. « Je suis un héritier de la littérature dite existentialiste, explique-t-il. Une littérature qui avait pour mission de brutaliser son lecteur. J’essaie de bousculer des idées reçues. D’égratigner des gens que l’on n’égratigne jamais, que l’on devrait admirer sans se poser de questions. Je le fais pour le meilleur et pour le pire. Certaines aimeront, d’autres m’en voudront beaucoup. »

On nous en voudrait peut-être aussi de ne pas insérer cette précision que l’auteur de L’Amérique selon Sartre a tenu à apporter : « J’admire jusqu’à un certain point Simone de Beauvoir, mais je n’écris pas du tout du Simone de Beauvoir. Il y a une volonté fusionnelle dans ma démarche. Il n’y a pas de guillemets. Je l’absorbe. »

Et cela, sans tout approuver. Sans lisser les aspérités, sans passer outre aux œuvres qu’il qualifie lui-même de « problématiques », comme L’invitée. « Je ne suis pas pour la censure, je ne suis pas non plus pour l’embellissement à outrance », confie-t-il. Ainsi, même s’il déclare aimer son sujet « d’un amour ravageur », et regretter ne pas avoir pu marcher à ses côtés, il ne l’idéalise pas pour autant. Et il en donne par instants une image qu’il dit violente, sournoise. « Et si Simone de Beauvoir avait elle aussi été à ses heures une despote ? » demande Yan Hamel.

Je pense qu’on a beaucoup d’attentes à l’endroit de la pionnière du féminisme. [...] Même si, dans son parcours, il y a des actes qui sont condamnables.

Après tout, rappelle-t-il, cette femme « d’une force herculéenne » partait souvent en randonnée avec des élèves « triées sur le volet ». « Quand elles arrivaient à l’auberge, elle pouvait profiter de ces adolescentes qui étaient peut-être trop épuisées pour se défendre. »

Sans ignorer le passé, Yan Hamel souhaite creuser des questions délicates dans cet essai qu’il a voulu « bondissant, galopant, beauvoirien dans la nature ». « Je veux faire face à ce qui existe pour me positionner. Et non pas l’effacer pour avoir une vision du passé lisse et conforme à un idéal qui est celui de notre époque. »

Lettre ouverte

À ce sujet, il remarque que Simone de Beauvoir revient sans cesse dans l’actualité littéraire. « Habituellement, pour se faire accuser. D’avoir été une fausse résistante, d’avoir fait l’apologie de Staline, de Castro, de Mao. Maintenant, et c’est révélateur de l’air du temps, on ne se soucie plus tellement de totalitarisme, on ne pense plus trop à la Deuxième Guerre mondiale, mais on parle beaucoup de la question du détournement de mineurs. » Et de cette pétition qui refait récemment surface, publiée dans Le Monde, en 1977.

Intitulée À propos d’un procès, lancée par Gabriel Matzneff, cette lettre ouverte demande la décriminalisation des actes sexuels entre adultes et mineurs. « Trois ans pour des baisers et des caresses, ça suffit », est-il écrit dans ce texte signé, entre autres, par Roland Barthes, Gilles Deleuze, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir. « Jean-Paul Sartre, je pense qu’on n’a plus aucun espoir à son sujet. Ça n’a pas retenu l’attention qu’il signe des choses pareilles, lance Yan Hamel. Mais Simone de Beauvoir, oui. » La raison ? « Je pense qu’on a beaucoup d’attentes à l’endroit de la pionnière du féminisme. Qu’on voudrait mieux d’elle, plus d’elle. Quelque chose qui soit plus conforme à notre sensibilité. Même si, dans son parcours, il y a des actes qui sont condamnables. »

À ce titre, ajoute l’essayiste, il y a une différence majeure avec Matzneff, « qui a fait étalage de ses turpitudes ». « Simone de Beauvoir, elle, les gardait privées et elle construisait d’elle-même une image beaucoup plus propre, plus grande, plus noble. » Ce procédé serait-il plus ou moins condamnable ? « Mon objectif, en écrivant un livre, ce n’est pas de condamner quelqu’un. Ni d’en faire la louange. J’ai voulu travailler avec tout ce matériel pour créer un livre multiple, complexe, vivant, mouvant. Et non pas, tout simplement, un anathème ou un éloge. Ce que je pourrais bien très bien faire par un post Facebook. »

Préférant le chemin de l’essai, a-t-il constaté qu’il est parfois difficile pour certains de concilier les aspects attirants et rebutants d’une même personnalité ? « Je pense qu’il est difficile, pour les gens, de dire : “Je déteste ce qu’a fait cette personne, par exemple avec ses victimes. Mais j’admire ce que cette personne a fait ailleurs”. »

Avant de conclure avec un dernier avertissement. Pour la route. « Ceux qui s’attendraient à retrouver quelque chose de similaire aux mémoires de Simone de Beauvoir seront déroutés. J’écris sur elle, mais dans un style et dans un héritage qui seraient plutôt ceux d’auteurs comme George Perec, Michel Butor, James Joyce. C’est une approche multiple, fragmentée, pleine de surprises verbales. »

Fin de l’infopub ?

 

En randonnée avec Simone de Beauvoir

Yan Hamel, Boréal, Montréal, 2020, 224 pages