Nicholas Dawson à l’intersection des souffrances

Nicholas Dawson publie un ouvrage hybride, un «récit de soi» qui tient à la fois du roman, de l’essai, de la poésie et du livre d’art.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Nicholas Dawson publie un ouvrage hybride, un «récit de soi» qui tient à la fois du roman, de l’essai, de la poésie et du livre d’art.

Après un recueil de poèmes à La Peuplade (La déposition des chemins) et un roman à La Mèche (Animitas), Nicholas Dawson publie dans la nouvelle collection Queer de Triptyque un ouvrage hybride, un « récit de soi » qui tient à la fois du roman, de l’essai, de la poésie et du livre d’art : Désormais, ma demeure. Après avoir abordé le deuil dans les familles d’exilés, l’auteur montréalais d’origine chilienne se penche cette fois sur les enjeux de la dépression. « En entreprenant d’écrire sur ce sujet, sur cette époque de ma vie, j’étais loin de me douter que je risquais de replonger, explique l’auteur. D’abord, je suis tombé sur des poèmes que j’avais écrits il y a quelques années, puis je suis revenu aux photographies que j’avais prises durant la période où j’étais enfermé chez moi. Un jour, j’ai compris que les symptômes de la dépression avaient recommencé à se manifester, que les crises d’anxiété étaient de retour dans ma vie. »

Plutôt que de laisser la dépression le gagner à nouveau, l’auteur décide alors d’aborder le sujet de front, de tout canaliser dans l’écriture, en somme de prendre tous les moyens intellectuels, formels et sensibles à sa disposition afin de comprendre et d’apprivoiser cet état, cette mélancolie profonde qui découle en bonne partie de toutes les expériences de marginalisation qu’il a vécues dans les sphères familiale et sociale.

« Tenter l’imprudence, écrit-il, jouer avec le feu pour mieux le contrôler, pour le combattre une fois de plus, pour que de ce combat naisse un langage, des formes variées qui, à défaut de mettre un terme aux combats, appellent à la victoire. » Il est donc question de racisme et d’homophobie, mais aussi d’immigration, d’enfance, de famille, d’hérédité, de communauté, de racisation et d’identité sexuelle. « Lire des textes littéraires, sociologiques et philosophiques sur la dépression m’a grandement nourri, explique l’auteur. Ça m’a fait prendre une vraie distance. Ça m’a permis, au sens figuré, de sortir de chez moi, de donner à mon expérience personnelle une portée politique, collective, en somme de l’inscrire dans une vaste lignée d’écrivaines et d’écrivains abordant ces questions. Je me suis alors mis à écrire sur le processus de lecture et d’écriture, bien plus que sur la dépression comme telle. »

Après être symboliquement sorti de la maison, l’auteur a décidé de relater dans son livre les véritables expéditions de son alter ego dans le monde extérieur. « Ces portions, plus autofictionelles, sont celles qui ont été rédigées le plus sainement, explique Dawson. En décrivant ces rencontres, essentiellement avec ma psychologue, mon acupuncteur et mon médecin, mais aussi avec ma famille et mes amis, je me suis franchement amusé. »

Cette pluralité de formes et de registres, l’auteur affirme qu’il en avait besoin pour décrire avec le plus d’exactitude son expérience de la dépression : « Je ne comptais surtout pas trouver un coupable à mon état. Ce que je voulais, c’est traduire le mieux possible la complexité de ce que j’ai vécu. C’est pourquoi j’ai eu recours à tous ces genres : le poème, l’essai, le roman, la photo. À partir de cette matière, j’ai réalisé un travail de montage, je me suis engagé dans une recherche assez stimulante sur la forme à donner à l’objet final. »

Ainsi, le livre entrelace continuellement les différents registres. Il y a les images, gros plans des moindres recoins d’un appartement ; les moments d’introspection, fréquemment douloureux, maintes fois émaillés de phrases en espagnol ; les contacts cocasses (ou amers) avec le monde extérieur ; et les passages inspirés ou alors carrément tirés d’éclairants essais sur la dépression et autres sujets connexes.

Dans la marge, juste à côté d’une portion en italique, citation que l’auteur intègre tout naturellement à sa propre prose, on trouve des références, souvent à des ouvrages d’Ann Cvetkovich et de Gloria Anzaldúa, deux sommités des études queer et féministes, mais aussi à ceux de Siri Hustvedt, de Julia Kristeva, de Clément Rosset et de Gaston Bachelard.

« J’ai le sentiment que je ne pourrai plus jamais écrire de la même façon, affirme Nicholas Dawson. En écrivant ce livre, j’ai fait l’expérience d’une exploration formelle que je souhaite dorénavant radicaliser. J’aspire à aller plus loin dans l’hybridité générique, de manière à ce que l’impression de rupture entre les pièces du puzzle soit plus grande. »

Après un moment de réflexion, l’auteur ajoute : « À vrai dire, je ne veux plus qu’on se demande en me lisant quelle est la relation entre les différents genres. J’ai plutôt envie qu’on s’interroge sur ce que la rupture entre les genres crée, ce qu’elle suscite comme expérience de lecture. Je n’en suis pas encore tout à fait là, mais je pense que j’avance dans cette direction. »

Désormais, ma demeure

★★★★

Nicholas Dawson, Triptyque « Queer », Montréal, 2020, 178 pages


Alter ego de l’auteur, le narrateur est en quête d’une demeure, d’une habitation, d’un chez-soi, en somme d’une appartenance, un espace réel ou symbolique qui lui servirait de nid, le genre de lieu qu’on quitte pour mieux y revenir.

Ainsi, dans cette quête identitaire teintée par la dépression, le jeune Québécois queer d’origine chilienne s’interroge sur son appartement, son couple, sa famille, son pays, sa province, son quartier, mais aussi ses langues, ses cultures et ses communautés.

« Dans ce drame de la géométrie intime, demande Gaston Bachelard dans La poétique de l’espace, où faut-il habiter ? » « Peut-être faut-il recommencer, répond Nicholas Dawson, rebâtir sa demeure, investir alors la fiction pour en construire une neuve. »

Empruntant différentes voies, de l’image à la poésie, de la prose à la théorie, le narrateur épouse la complexité de son état, l’inscrit dans sa société et son époque, établit des parallèles fort convaincants entre son sort et celui de plusieurs autres observateurs de la dépression. Rarement l’écriture aura semblé si cruciale, si viscérale, si vitale.