«10 minutes et 38 secondes dans ce monde étrange»: naissance des fantômes

Elif Shafak donne ici la parole aux sans-voix et aux marginaux.
Photo: Leonardo Cendamo Leemage Elif Shafak donne ici la parole aux sans-voix et aux marginaux.

Faire parler les morts et le faire tout en exposant l’innommable, l’abus, la violence, l’injustice. Dans un pays comme la Turquie, aujourd’hui comme hier, voilà une démarche qui semble aussi courageuse que nécessaire.

C’est ce que fait Elif Shafak avec 10 minutes et 38 secondes dans ce monde étrange, qui s’ouvre sur la découverte du corps d’une prostituée de 43 ans un matin de 1990 dans une benne à ordures d’Istanbul. La quatrième en moins d’un mois.

Le temps que la conscience de Tequila Leila s’estompe après sa mort, pendant « 10 minutes et 38 secondes », le huitième roman traduit en français de la romancière turque Elif Shafak, qui vit à Londres et écrit désormais en anglais, lui fait revoir — et nous avec elle — toute sa vie. L’ensemble du parcours à obstacles qui l’a menée au fond d’un cimetière pour anonymes.

Dans La bâtarde d’Istanbul (Phébus, 2007), son livre le plus connu, l’écrivaine racontait le destin de deux familles, arménienne et turque, à travers le regard des femmes. Un livre qui avait valu à Elif Shafak à l’époque d’être poursuivie en justice en Turquie. Son roman précédent, Trois filles d’Ève (Flammarion, 2018), donnait lui aussi la parole aux femmes.

Originaire de Van, une grande ville de l’Anatolie peuplée en majorité d’Arméniens avant le génocide de 1915, Leyla Afife Kamile Akarsu — ses deuxième et troisième prénoms signifiant « chaste » et « perfection » — est née en 1947 dans une famille pieuse et conservatrice.

Et sans qu’elle l’ait vraiment su, sa mère biologique, la deuxième épouse adolescente d’un homme pieux qui désespère d’avoir un fils, est devenue sa « tante », tandis que c’est la première épouse de son père qui l’a reçue en cadeau. Une première faille et un mensonge qui en a préparé bien d’autres.

Elle sera abusée à l’âge de six ans par un oncle. Des agressions qui vont se poursuivre pendant des années, jusqu’à ce qu’elle fasse une fausse couche, sans trop comprendre ce qui lui arrivait, mais déballant le peu qu’elle savait à sa famille. Son père, qui comprend ce qui est arrivé tout en refusant de la croire, n’aura que sa honte à lui offrir et des paroles de damnation : Allah qui sait tout et voit tout ne lui pardonnera jamais.

À 17 ans, avant qu’on la marie de force à un cousin, l’adolescente s’enfuit pour Istanbul, « la ville où finissaient par aboutir tous les mécontents et tous les rêveurs ». Un couple de faux samaritains et de vrais escrocs vont la vendre à un bordel des vieux quartiers d’Istanbul, coincé « entre une église et une synagogue ».

Dans cette société minée depuis toujours par le machisme, où sa vie n’a rien d’un conte de fées, se tissent malgré tout à l’ombre des réseaux bien vivants de solidarité et d’humanité. C’est le faible rayon de lumière qui éclaire 10 minutes et 38 secondes dans ce monde étrange.

Ouvertement féministe, Elif Shafak, née en 1971, donne ici la parole aux sans-voix et aux marginaux. Femmes, homosexuels, transsexuels, artistes, communistes, ils ont à un moment ou à un autre croisé la trajectoire de Tequila Leila et sont chacun à leur manière des parias dans cette « ville pleine de cicatrices » et d’opportunités.

Un décompte cruel à partir de fragments du passé, une histoire vivante malgré les rouages d’une intrigue qui apparaît, dans le roman, tardive et superflue.

10 minutes et 38 secondes dans ce monde étrange

★★★ 1/2

Elif Shafak, traduit de l’anglais par Dominique Goy-Blanquet, Flammarion, Paris, 2020, 400 pages