«Internet ou le retour à la bougie»: notre portable nous rend-il heureux?

Hervé Krief fournit un condensé percutant, qui prend la mesure de la démesure de l’omniprésence de la technologie.
Photo: Loïc Robinot Hervé Krief fournit un condensé percutant, qui prend la mesure de la démesure de l’omniprésence de la technologie.

À quels renoncements, à quels sacrifices mène la numérisation de nos existences narcissiques ? À quel prix s’opère-t-elle ? Voilà des questions auxquelles on ne souhaite pas forcément répondre. D’autant que « la technologie a pris la place de la religion comme intérêt suprême et objet d’aspiration », a écrit l’historien Arnold Toynbee.

Musicien et militant au sein du collectif Écran total, qui vise à générer des résistances à l’informatique et à la logique gestionnaire, Hervé Krief signe ici un premier essai senti, d’abord paru en France, en marge des habituels réseaux de distribution. Il n’a pas la prétention d’être un spécialiste des technologies.

Il a fait le choix, qu’il n’explique pas, de ne fournir aucune statistique. Sa démonstration demeure cependant étayée, notamment par des citations de Jacques Ellul, Hartmut Rosa et Philippe Bihouix.

Critique radicale d’Internet

Ce cinglant opuscule élabore une nécessaire et salutaire critique radicale d’Internet, de ses infrastructures débridées et de la technicisation de la société. Des sentiers explorés ailleurs, mais ici parcourus avec un style incisif, emporté, par moments, peut-être.

Le verdict, partagé de plus en plus, est sans appel. Nous acceptons docilement et jovialement cette technologie imposée, ce qui lui confère un aspect totalitaire. Résultat ? La frénésie numérique uniformise et aliène les humains, les dépossède d’eux-mêmes, affirme Krief.

« Nous sommes gérés comme des flux », ce qui convient aux géants du Web. À partir de ces données, ceux-ci investissent dans l’intelligence artificielle nourrie d’algorithmes prédateurs. La marchandisation de la planète, la rationalité, la quantification et la dépendance gomment la liberté, la singularité, la réflexion, la mémoire et la capacité de penser le monde.

Un gâchis

Au fil des brefs chapitres, le militant résume certains travers de la technologie : délocalisation et transformation de nombreux emplois, ravages environnementaux causés par l’extraction des ressources premières nécessaires à la fabrication des matériels électroniques, menaces à la vie privée, omniprésence des écrans, plongée continuelle des individus dans leur bulle égocentrée.

Qu’en est-il du recyclage ? Une fable, estime Krief. Il « ne représente rien au regard du gaspillage, de l’obsolescence programmée et de la prolifération incessante des appareils ».

Le musicien rappelle aussi l’« inadéquation croissante entre la vitesse imposée par les machines et le rythme biologique humain. » La vitesse nous encercle, créant un sentiment d’urgence, de culpabilité et d’angoisse. Puisque le monde d’Internet ne correspond plus aux humains, la « notion d’humains augmentés s’impose ».

Hervé Krief fournit un condensé critique percutant, qui prend la mesure de la démesure de l’omniprésence de la technologie. Devant d’aussi désolants constats, il exhorte à adopter une pensée réflexive, à dénoncer, à refuser, à se regrouper et à vivre à notre rythme, plutôt qu’à celui des machines. Sera-t-il entendu ?

Internet ou le retour à la bougie

★★★

Hervé Krief, Écosociété, Montréal, 2019, 119 pages