«Punaises»: picotements assurés

Laurent Lemay
Photo: Éditions Druide Laurent Lemay

Punaises, premier roman du jeune auteur québécois Laurent Lemay, offre une plongée dans le cauchemar ordinaire : celui de la vacuité des jours, celui du temps perdu, entre les rasades d’alcool et la fumée de cigarette qui détruisent peu à peu le corps et l’esprit, celui des ambitions d’une minable indistinction, celui des idylles sans espoir.

Dans la monotonie d’un automne montréalais noyé sous une pluie incessante, un jeune homme nous raconte la tragique insignifiance d’un quotidien rongé par les déceptions.

Des études de cinéma qui ne l’intéressent plus ; un emploi stagnant à l’abri de la reconnaissance dans une petite épicerie de Rosemont ; la redondance d’un trajet de métro ; sa petite sœur, dont les cicatrices témoignent de la chute vertigineuse dans la dépression ; une audition pour un piètre film d’horreur ; et, surtout, un plan de vengeance grotesque, associé à la vulgarité et aux punaises de lit.

À l’image de ces insectes hétéroptères ravageurs, les multiples revers et insatisfactions qui parcellent l’existence du protagoniste grugent peu à peu son optimisme, son humeur, sa confiance et sa santé, laissant au passage une traînée de cicatrices rougeâtres à la guérison incertaine.

Le cynisme se répand comme une véritable infestation à travers les pages du roman, causant une impression de lourdeur et de redondance qui n’est jamais éclipsée par les étincelles d’espoir et d’humour noir qui le transpercent dans des éclairs d’instantanéité.

La langue, dépouillée, d’une impudeur aussi rafraîchissante que revêche, s’avère toutefois le parfait véhicule pour la nonchalance dans laquelle s’enlise le narrateur — qui suscite autant la pitié que la frustration — ainsi que pour les nombreux irritants qui s’extraient du papier pour mieux se loger dans l’esprit du lecteur. Démangeaisons assurées.

Extrait de «Punaises»

Times goes by so slowly, tome goes by so slowly, chantait Madonna. Je repensais à la scène du débarquement de Normandie sur Omaha Beach. Il devait faire terriblement froid, me suis-je dit. Je n’allais probablement jamais connaître la douleur de me faire trouer la jambe par une balle ni celle de m’empêtrer tête première dans un barrage de fils barbelés. Au fond, je n’allais peut-être jamais connaître d’atroces souffrances physiques. […] J’allais pouvoir passer ma vie à placer des fruits et légumes le jour, puis à regarder des films la nuit, jusqu’à ce que je crève, la tête creuse. Le temps me porterait comme le vent porte une odeur, bonne ou mauvaise. 

Punaises

★★★

Laurent Lemay, Druide, Montréal, 2020, 224 pages