«Les employés»: dystopie postmoderne

La poète et romancière Olga Ravn n’est âgée que de 34 ans, mais déjà son oeuvre est décrite comme influente pour toute une génération de lecteurs.
Photo: Laerke Posselt La poète et romancière Olga Ravn n’est âgée que de 34 ans, mais déjà son oeuvre est décrite comme influente pour toute une génération de lecteurs.

La poète et romancière danoise Olga Ravn n’est âgée que de 34 ans, mais déjà son œuvre est acclamée par la critique, étudiée dans les cursus universitaires et décrite comme influente pour toute une génération de lecteurs

Il n’a fallu que quatre recueils de poésie et deux romans pour que la jeune écrivaine s’impose, surprenant par sa témérité et sa capacité à se réapproprier les genres.

Dans ses deux récits, elle exploite les codes et les fonctions pour mieux les déconstruire, pour mieux les ancrer dans un présent dont les failles sont mises en lumière par sa prose et les voix dissidentes qu’elle y met en scène.

Au Québec, on la découvre grâce à la belle collection « Fictions du Nord » des Éditions de La Peuplade, qui publient ces jours-ci le deuxième roman de la Danoise, Les employés, une dystopie déstabilisante et critique d’un mode de vie défini par la logique du travail, de la performance et de la croissance à tout prix.

Dans un futur indistinct, à des millions de kilomètres de la Terre, des employés travaillent sur le 6000e vaisseau d’une compagnie mystérieuse aux allures totalitaires. Il y a les êtres humains et il y a les ressemblants. Ceux qui ont été enfantés et ceux qui ont été créés. Ceux qui vont mourir et ceux qui ne mourront pas.

Récemment, la bonne marche des choses s’est trouvée bouleversée par l’arrivée à bord de mystérieux objets dont le bourdonnement améliore l’humour, titille les consciences et féconde les rêves.

Bientôt, les êtres humains et les ressemblants s’écartent des procédures, remettent leurs fonctions et leurs capacités émotives en question et se surprennent à rêver d’une vie meilleure, au péril de tous.

Ce sont les témoignages de cet équipage, récoltés par un comité chargé d’évaluer la productivité et les relations à bord du vaisseau, qui forment la trame indisciplinée du roman.

À première vue, l’intrigue et ses messages, qui ne s’écartent pas en eux-mêmes des sentiers battus, semblent se noyer dans l’exercice stylistique auquel se prête Olga Ravn. En rejetant la narration linéaire classique et la caractérisation psychologique de ses personnages, elle oscille entre minimalisme et fragmentation, s’aventurant sur la pente glissante de l’expérimentation littéraire.

Or, c’est l’unicité de la langue qui empêche ici la dégringolade. Avec sa plume intrépide, agitée, tout aussi abrupte que soucieuse, elle s’approprie un récit mille fois remâché, délie ses fils pour mieux les renouer, se distance de l’humanité pour mieux l’éclairer sous un nouveau jour.

Alors que les voix se multiplient et s’entremêlent, le malaise se précise, la construction progresse vers la cohérence, vers le point de rupture, vers le vide qui nous attend inexorablement si on ne trouve pas bientôt un moyen de ralentir. Un objet à la fois glaçant et mélancolique. 

Extrait de «Les employés»

Déposition 18

Vous m’avez donné des rêves pour que j’aspire toujours à un ailleurs et que je ne dise jamais, ne pense jamais de mal de vous, qui êtes mes dieux. Tout ce que je désire, c’est de faire partie d’une collectivité humaine où l’on tresse des fleurs dans mes cheveux, où il y ait des rideaux blancs qui ondulent sous une brise tiède, où chaque matin on se lève et boit un verre de thé glacé, où l’on traverse tout un continent en voiture, où l’on fasse voler la poussière du pied, où l’on s’emplisse les narines du parfum du désert, où l’on emménage ensemble, se marie, fasse des cookies, pousse un landau, apprenne à jouer d’un instrument, danse la valse, je pense avoir vu tout cela dans votre matériel pédagogique, n’est-ce pas ? Qu’est-ce que c’est, des cookies ? 

Les employés

★★★ 1/2

Olga Ravn, traduit du danois par Christine Berlioz et Laila Flink Thullesen, La Peuplade, Chicoutimi, 2020, 176 pages