«Le consentement», de la destruction à la reconstruction

Si le livre de Vanessa Springora fait naître une colère, celle-ci ne déborde pas pour autant des lignes. Preuve du travail mis dans chaque phrase.
Valérian Mazataud Le Devoir Si le livre de Vanessa Springora fait naître une colère, celle-ci ne déborde pas pour autant des lignes. Preuve du travail mis dans chaque phrase.

Il y a longtemps qu’un livre n’avait pas fait autant parler que Le consentement. Sans forcément l’avoir parcouru, beaucoup en connaissent déjà le propos. Avant même sa sortie en France, le 2 janvier dernier, puis jusqu’ici, les événements se sont enchaînés. Une enquête a été ouverte sur l’homme qui a posé les gestes décrits dans ces pages par Vanessa Springora.

On se permet de ne pas apposer le terme « allégués » après le mot « gestes », car l’homme ne les a pas niés. Il les a même rappelés. S’en souvenant dans une lettre ouverte publiée dans L’Express.

Qualifiant le livre de l’éditrice et autrice de « coup de poignard », le portrait dressé de lui de « hostile » et l’emprise qu’il a exercée sur elle de « magnifique histoire d’amour ».

« Erreur 404 »

L’homme, non, l’ogre à l’origine de ces abus, l’écrivaine ne le nomme jamais complètement. Ni sur papier ni dans les entrevues qu’elle accorde. Il est identifié par ses initiales, que ça. Mais, désormais, tout le monde sait qui il est, ce G. M. Celui que Beigbeder défendait encore en 2004. « Il faut sauver le soldat Matzneff », disait le titre de cet article soudain introuvable sur le Web et remplacé par la mention « Erreur 404 ».

Nulle erreur en lisant Le consentement : l’excuse « c’était l’époque » répétée à plus soif se fissure. Certes, l’écrivaine la qualifie, cette époque, de complaisante.

Mais on aura beau parler de liberté, d’années 1970, d’autres mœurs, on sait que les gestes décrits n’étaient alors pas plus acceptés, acceptables. Que prendre la virginité d’une adolescente en la retournant sur le ventre et en lui murmurant que c’est comme avec « un petit garçon » n’était pas plus admissible au temps où France Gall chantait à la radio qu’à l’époque de Taylor Swift.

L’écrivaine le précise d’ailleurs : « Dans un tout autre milieu, où les artistes n’exerceraient pas la même fascination, les choses se seraient sans doute passées autrement. Le monsieur aurait été menacé d’être envoyé en prison. La fille serait allée voir un psychologue. » Un milieu. Pas un moment.

Et il n’en faut qu’un, moment, pour être happé, bouleversé, complètement renversé par ce récit. Par la force de l’autrice et la finesse des observations, même dans les instants les plus atroces. Quand elle décrit la manipulation dégoûtante de cet « écrivain avec un grand E ». Sa voix qui se fait câline quand il exige. Ses propos passifs agressifs. Ses séances de bouderie.

Mais si le livre fait naître une colère, celle-ci ne déborde pas pour autant des lignes. Preuve encore du travail mis dans chaque phrase. Dans ces nuances, dans ces descriptions, dans cette cascade d’émotions. Le sentiment de vide, d’abandon. Vanessa Springora écrit : « Détail important, G. me voussoie, comme si j’étais une grande personne. »

Détail important, en effet, que son phrasé rend avec acuité : « comme si j’étais » et non « parce que je suis ».

La condamnation

D’une plume ciselée, l’autrice aborde aussi son amour de l’écriture. Activité que G. M. a voulu l’empêcher de pratiquer. Parce que « l’écrivain, c’[était] lui ». Subtilement, elle montre la façon dont la littérature peut être utilisée. Les buts qu’elle vise. Ignobles ici. Car dans le cas de G. M., publier lui aura servi à asseoir son pouvoir. Et à en déposséder ses victimes. On lit : « Seules ces deux motivations guident véritablement ses actes. Jouir et écrire. »

En matière de littérature, comme si elle anticipait les excuses que certains pourraient trouver à « G. », Vanessa Springora réserve une place à Lolita. Et souligne que le classique lui semble être « tout sauf une apologie de la pédophilie ». « C’est au contraire la condamnation la plus forte, la plus efficace qu’on ait pu lire sur le sujet, écrit-elle. Jamais Nabokov n’essaie de faire passer Humbert Humbert pour un bienfaiteur, et encore moins pour un type bien. »

La sensibilité et la clairvoyance avec lesquelles elle raconte l’adolescente qu’elle a été font naître chez le lecteur une compassion immense. Une envie de rassurer cette narratrice. De lui dire que ça va aller. Sauf que ça ne va pas. Rien ne va. Les parents. Les profs. Les membres du personnel de l’hôpital où elle se fait « soigner ». Personne ne la protège. Et sa vie se brise, comme celle de tous ces jeunes aux Philippines dont G. M. a profité. Sans trop s’en vouloir.

« Je dois dire qu’à l’époque, personne ne pensait à la loi, a-t-il déclaré sur BFM TV au début de janvier. Vous étiez là comme voyageur et vous aviez des garçons et des filles jeunes qui vous draguaient et vous sautaient dessus, sous l’œil bienveillant de la police. » L’époque et non lui, toujours.

Brutal dans sa précision, brillant dans sa construction, Le consentement aborde des questions complexes, de front, sans sensationnalisme. « Mais qui est-il vraiment, enfin ? » demande la narratrice au sujet de G. Souhaitant comprendre, elle réussira à tirer de lui « un élément autobiographique particulièrement éclairant ». Une petite faille dans l’ogre, peut-être.

En fermant Le consentement, on ressent le besoin de sortir. De prendre un peu d’air. La nausée de tant de phrases allant droit au but. Dont celles-ci : « Il existe de nombreuses manières de ravir une personne à elle-même. Certaines semblent au départ bien innocentes. »

Le consentement

★★★★ 1/2

Vanessa Springora, Grasset, Paris, 2020, 205 pages