Vanessa Springora et le pouvoir des livres sur le monde

Dans «Le consentement», Vanessa Springora raconte comment elle a été séduite par l’auteur français Gabriel Matzneff dans les années 1980 alors qu’elle était âgée de 13 ans.
Photo: JF PAGA Dans «Le consentement», Vanessa Springora raconte comment elle a été séduite par l’auteur français Gabriel Matzneff dans les années 1980 alors qu’elle était âgée de 13 ans.

Les médias français ont rendu le sujet brûlant dès le 20 décembre, deux semaines avant la sortie officielle du roman autobiographique Le consentement en France. Aujourd’hui, au-delà de l’éclairage porté sur le comportement de prédateur sexuel de Gabriel Matzneff, Vanessa Springora se réjouit de voir le monde juridique et le milieu de l’édition littéraire s’emparer du livre pour en tirer matière à faire bouger les choses.

Des personnalités du milieu littéraire en faisaient, hier, le point d’appui d’une lettre ouverte contre le sexisme et les violences sexuelles, intitulée Nous ne serons plus celles qui encaissent (voir encadré). L’écrivaine et nouvelle directrice de la maison Julliard ne s’attendait pas nécessairement à de telles suites. « Mais je suis ravie que mon livre puisse servir à d’autres, dit-elle. Je le considère comme ma contribution à un monde littéraire français en pleine transformation. S’il constitue un point de départ, un relais vers des actions concrètes, il aura rempli sa mission mieux que je ne l’aurais imaginé. »

Un monde judiciaire à réparer

Parce qu’il a jeté un nouvel éclairage sur l’ambiguïté de la notion de consentement chez les mineurs, il pourra en tout cas vraisemblablement faire évoluer le droit : la secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes annonçait fin janvier son intention de renforcer la loi sur les violences sexuelles contre les mineurs si nécessaire, se disant consciente des « freins quant à l’appropriation de cette loi » en vigueur depuis 2018.

Des freins ? Oui, notamment en vertu de cette fameuse notion de consentement, parfois utilisée en cour pour réduire les peines des accusés, quand des preuves montrent que la jeune victime était consentante. C’était le cas de Vanessa Springora, comme elle en témoigne dans son roman — mais « on ne peut pas vraiment consentir de façon éclairée si on n’est pas dans une situation d’égalité avec son partenaire sexuel », précise-t-elle.

Je considère [mon livre] comme ma contribution à un monde littéraire français en pleine transformation. S’il constitue un point de départ, un relais vers des actions concrètes, il aura rempli sa mission mieux que je ne l’aurais imaginé.

« Je constate que mon livre pourra être utilisé par la justice pour éclairer cette dimension. Le consentement ne peut pas avoir autant de poids dans les décisions de justice lorsqu’il est question de mineurs. Même si la majorité sexuelle est fixée à 15 ans en France, il faut prendre en compte la différence d’âge des personnes impliquées, pour savoir remettre en question le consentement lorsque la victime est sous l’autorité ou sous la contrainte morale, lorsqu’elle subit l’ascendant de son aîné. »

Pour elle, entamer des procédures judiciaires n’a pas vraiment été une option, les faits étant prescrits, et l’allongement de la durée de prescription non rétroactif. La psychanalyse et la littérature se sont avérées des outils plus puissants de reconstruction, d’abord intimes, puis sociaux. « Porter plainte aurait pu m’aider psychiquement, mais en revanche, ça n’aurait jamais eu la même portée sociétale que ce livre. Tant mieux si, toutefois, le système juridique s’améliore et encourage davantage les victimes à dénoncer. »

Une lente reconstruction

Restera aussi, et peut-être surtout, un livre écrit dans une langue directe, dont le témoignage d’une clarté redoutable fera date. Vanessa Springora y souligne, on l’a dit et redit, comment « dans un tout autre milieu, où les artistes n’exerceraient pas la même fascination, les choses se seraient sans doute passées autrement ». Ou comment, à l’approche de ses quinze ans, « G. s’est mis en tête de contrôler tous les aspects de [son] existence ». Ou encore comment, une fois libérée des filets du prédateur, elle a redirigé sa colère contre elle-même, se considérant comme coupable de ce dont elle avait été victime. Des mots sans fioritures, dans lesquels d’autres victimes se reconnaîtront.

Mais Le consentement est aussi un roman sur la famille — on l’a moins souligné. Et sur la parentalité qui déraille, pour plein de raisons. « Les pères sont pour leurs filles des remparts, écrit-elle. Le mien n’est qu’un courant d’air. »

« On me parle moins de cet aspect, peut-être par pudeur, parce que mon père est décédé ce mois-ci, mais il est vrai que cette dimension du livre est importante à mes yeux, dit Springora. Mon père avait une personnalité très particulière, et probablement une sexualité très débridée aussi. Il n’avait pas un comportement adapté pour un enfant. »

Elle poursuit, toujours nuancée, en quête du mot juste. « Mes deux parents sont assez typiques de leur génération, du moins dans les milieux intellectuels parisiens qu’ils fréquentaient. Ils ont eu une éducation sexuelle problématique, très corsetée par la religion, puis une libération explosive dans les années 1970, ce qui les a poussés à élever leurs enfants dans une [trop] grande permissivité. J’ai été une adolescente particulièrement libre ; une adulte avant l’heure. Gabriel Matzneff en a profité. »

Si le livre raconte l’emprise de G. sur la petite V., il raconte ensuite la lumière au bout du tunnel, après une lente reconstruction sexuelle. Springora espère faire œuvre utile en évoquant la toxicité de ses relations sexuelles subséquentes et les nombreuses années pendant lesquelles elle s’est résolue à donner du plaisir sans en recevoir, toute dévouée à l’orgasme de l’autre. « C’est un sujet difficile à aborder pour moi, précise-t-elle. Pour Matzneff, j’étais dans une position de geisha, j’ai été très objectivée, il m’a initiée à des pratiques que je ne connaissais pas et qui ont provoqué en moi une sorte de dissociation. Les séquelles dans ma vie ont été persistantes. Il m’a fallu beaucoup de psychanalyse pour retrouver le chemin du plaisir à deux dans une sexualité. »

Bonne nouvelle : on peut en guérir. Ou à tout le moins retrouver un certain apaisement.


«L’ère du silence est terminée»

Quarante-quatre personnalités littéraires ont signé jeudi une tribune pour dénoncer les violences sexuelles et sexistes dans le monde de l’édition en réaction à l’affaire Matzneff.

Titrée Nous ne serons plus celles qui encaissent, la tirade a été écrite par la directrice littéraire de Stock, Caroline Laurent, qui a l’appui notamment d’Olivier Adam, de David Foenkinos, d’Emmanuelle Favier, de Claire Dô Serro et de Béatrice Duval.

Publiée sur le site de France Info, on y lit que « l’ère du silence est terminée ». « Nous sommes nombreuses — trop nombreuses — à avoir été confrontées à des violences sexistes et sexuelles, nous plongeant parfois dans une zone grise. » Par notre faute ? Que nenni, répond plus loin la lettre. « Parce que la réalité se façonne dans le langage, il est temps de bousculer le lexique. Non, nous ne serons plus celles qui encaissent, celles qui subissent. Non, nous ne resterons pas passives. Dire « j’ai été victime » ne suffit pas. Osons le « vous n’avez aucun droit sur moi ». « Renversons la perspective, renvoyons l’agresseur à sa responsabilité. »

Le consentement

Vanessa Springora, Grasset, Paris, 2020, 216 pages