Frédéric Beigbeder en rogne contre la toute-puissance de l’humour

Armé de la répartie cinglante de Parango, l’auteur français Frédéric Beigbeder pose des questions pertinentes tout à fait applicables à la situation de la radio publique québécoise.
Photo: Alain Jocard Agence France-Presse Armé de la répartie cinglante de Parango, l’auteur français Frédéric Beigbeder pose des questions pertinentes tout à fait applicables à la situation de la radio publique québécoise.

Revoici Octave Parango. Il était cynique et défoncé à souhait dans le livre 99 francs, roman-comète qui a propulsé l’écrivain Frédéric Beigbeder au panthéon du star-système littéraire français au tournant des années 2000. Il était très en verve et tout aussi débauché dans Au secours pardon en 2007.

En 2020, Octave Parango réapparaît dans L’homme qui pleure de rire, toujours aussi sardonique et presque toujours aussi habile à manier la phrase qui tue. Il a 54 ans, il s’est un peu assagi, mais il inhale sans broncher quelques rails de kétamine en pestant contre le règne tout-puissant des humoristes à la radio à heure de grande écoute.

« Le rire de service public serait-il un moyen de perpétuer la domination étatique ? » se demande Octave après avoir été congédié en direct sur les ondes de France Publique après une chronique humoristique bâclée. Dans le réel, Beigbeder a bel et bien connu cet épisode sur les ondes de France Inter en novembre 2018.

Les auditeurs de la chaîne reconnaîtront d’ailleurs sans peine, dans les attaques au vitriol d’Octave Parango contre Charlotte Vandermeer ou Nathan Dechardonne, les vedettes radiophoniques que sont l’humoriste belge Charline Vanhoenacker et l’animateur de la matinale Nicolas Demorand. Simple règlement de comptes ? Peut-être en partie. N’empêche, armé de la répartie cinglante de Parango, Beigbeder pose des questions pertinentes — par ailleurs tout à fait applicables à la situation de la radio publique québécoise. Copier-coller.

« L’humour à la radio, c’est une nou-velle lubie de la chaîne publique, mais au fil du temps s’est installé un humour discipliné, fait de plaisanteries planifiées et uniformes qui vont toujours dans le même sens et s’attaquent inlassablement aux mêmes têtes de Turc », dénonce Beigbeder quand nous le rencontrons, sur un ton bien plus calme que celui d’Octave Parango. « Je suis parfois un vieux con, mais jamais autant qu’Octave, qui est resté coincé dans son cynisme des années 1980 », dit-il sur le ton de la plaisanterie.

Beigbeder, que l’on a effectivement connu bien apaisé dans ses récents romans Oona et Salinger et Une vie sans fin, n’est pas exactement la caricature du dandy au style lapidaire qu’on lui prête.

La France a une tradition satirique qu’il faut honorer. Mais la nouveauté, c’est que c’est devenu un besoin permanent, presque une obligation, de faire des vannes, et ça m’inquiète. Faire marrer le peuple est aussi une manière de l’endormir et de l’éloigner des luttes réelles, celles que mènent admirablement les gilets jaunes sur les ronds-points, par exemple. 

 

« La grimace et l’insolence sont devenues des impératifs à toute heure du jour et sur tous les sujets, constate-t-il simplement. Entendons-nous, j’aime bien rigoler et j’ai moi-même contribué amplement à ce délire radiophonique. La France a une tradition satirique qu’il faut honorer. Mais la nouveauté, c’est que c’est devenu un besoin permanent, presque une obligation, de faire des vannes, et ça m’inquiète. Faire marrer le peuple est aussi une manière de l’endormir et de l’éloigner des luttes réelles — celles que mènent admirablement les gilets jaunes sur les ronds-points, par exemple. »

Son roman — plutôt un récit flirtant avec l’essai, presque sous forme de longue chronique d’humeur — campe d’ailleurs les réflexions d’Octave au cœur d’une nuit festive parisienne ponctuée de manifestations sur les Champs-Élysées.

« Quand les gilets jaunes ont commencé à foutre le feu, on s’est rendu compte à France Inter qu’on ne savait pas comment traiter le sujet, parce que ces vrais révoltés faisaient soudain de nous des non-révoltés, des instruments du pouvoir avec nos petites plaisanteries bien confortables. La dérision s’est trouvée ridiculisée par la vraie souffrance. »

Humour de droite ?

Le roman pose aussi la question d’un humour de gauche — qui serait aujourd’hui à la merci du pouvoir étatique — et d’un humour de droite — qui serait en quelque sorte inadmissible dans l’espace public. En sommes-nous bien rendus à cette extrémité, Frédéric Beigbeder ? « Je le crois. »

Et vous qui écrivez maintenant dans Le Figaro, êtes-vous devenu entièrement un homme de droite, Frédéric Beigbeder ? « On me caricature ainsi, répond-il, mais la réalité est plus complexe. Je suis conservateur sur certains trucs, je suis inquiet des progrès technologiques et des réseaux sociaux, mais je suis encore en quête de justice sociale, comme un bon gauchiste, et je suis un fasciste vert, plus écolo que quiconque. »

« Et si l’on doit se demander si l’humour est à gauche ou à droite, poursuit-il, je répondrais qu’il me semble plus naturellement à droite. L’humour repose sur une vision pessimiste du monde et cherche à en rire. »

Conservateur, Beigbeder l’est peut-être aussi dans son rapport complexe à un nouveau féminisme post-#MoiAussi, auquel il est sensible, mais dont il dénonce les dérives « populistes » sur Internet, quand Twitter devient un « incontrôlable tribunal populaire ».

« On voit clairement arriver en France une guerre des sexes telle que vous la vivez depuis longtemps en Amérique du Nord, et dans cet affrontement, les deux camps débitent beaucoup d’énormités. Je milite pour que nous retrouvions un certain sens de la nuance. Disons que, pour moi, le féminisme le plus utile est celui de femmes comme Marcela Iacub et Virginie Despentes. »

Il reconnaît toutefois qu’Octave Parango est, lui, un « vieux dragueur des années 1980 complètement has been ». Pour le bousculer un peu, il lui fait rencontrer vers la fin du roman une jeune femme à la langue corrosive et aux arguments féministes bétonnés, qui le fera trébucher de son piédestal de mâle dominant

Extrait de «L’homme qui pleure de rire»

À France Publique, il y a donc des plaisantins de 7 h 55, des comiques de 8 h 55, des amuseurs de 11 h 15, des impertinents de midi, des boute-en-train de 17 h, des bouffons de 17 h 30… Ceux du matin sont les Ducs, ceux de midi les Marquis, ceux du goûter les Sans-Culottes. Le panel des humoristes à France Publique est vaste : deux Belges, une Suissesse, une Française d’origine marocaine, une prof marseillaise, un Deschiens, un marxiste qui piège dans la rue tous ceux qui ne pensent pas comme lui, le fondateur d’un site de fausses infos parodiques, un guitariste du métro, un psychopathe sexuel, un toxicomane notoire (ces deux dernières personnes n’en faisant qu’une). Plus on avance dans la journée, plus les humoristes sont de gauche.

L’homme qui pleure de rire 

Frédéric Beigbeder, Grasset, Paris, 2020, 320 pages