Policier - Vargas dans la fosse aux ours

«On est toujours un peu l'indigène d'un autre», chantait avec un rien de résignation Sylvain Lelièvre. Après Maigret chez les Pygmées et des siècles de littérature exotique, Fred Vargas, 46 ans, historienne et archéologue au CNRS français, spécialiste des ossements animaux du Moyen Âge occidental, situe son huitième polar au Québec. Stupeur et tremblements.

Au moyen de polars «métaphysiques», intelligents et sensibles avec leur nébuleuse de personnages «vivants», parfaitement incarnés, Fred Vargas a conquis depuis quelques années un public vaste et fidèle. Cette fois, à la faveur d'un meurtre commis avec ce qui ressemble à un trident, refait tout à coup surface une sombre histoire enfouie au coeur du passé de Jean-Baptiste Adamsberg, commissaire principal dans le XIIe arrondissement parisien et héros récurrent de Fred Vargas. Une chasse secrète qu'il mène depuis une trentaine d'années, impliquant huit meurtres, huit affaires classées et huit «assassins» qui ont tous en commun de ne rien se rappeler de leur crime. Au nombre de ceux-là: le propre frère d'Adamsberg, qui a dû fuir et disparaître il y a longtemps. Jusqu'à ce que le destin d'Adamsberg bascule. Accusé lui-même d'un meurtre commis lors d'un séjour au Québec, il aura fort à faire pour prouver son innocence.

Un canevas classique de traque d'un meurtrier sans visage, étrange personnage de juge solitaire et démoniaque, sorte de «Juif errant» de la fourchette. Le Mal dans toute son abstraction désincarnée, un peu religieuse, un peu floue. Celui qui tue pour tuer, sans véritables motifs, sans idées. Un bon Vargas, sans doute, mais...

Incident idiomatique ?

Les choses se corsent (en ce qui nous concerne) à l'occasion d'un stage sur l'ADN donné par la GRC à Hull (la «mission Québec»). Il faut voir l'équipe de choc du module spécialisé en «empreintes génétiques» qui les accueille à leur arrivée au Québec, tous affublés de prénoms savoureux et révolus: Aurèle, Berthe, Philibert, Alphonse, Ginette et Fernand. Une escouade de septuagénaires édentés? Et pas même un bon gros Jean-Guy avec un «pinch»? Pas même.

Extrait? «Chacun de vous s'amanchera avec l'un des membres de la Brigade de Paris, et on changera les paires tous les deux ou trois jours. Allez-y de tout coeur, mais menez-les tambour battant pour vous faire péter les bretelles, ils ne sont pas infirmes des deux bras. [...] Formez-les au pas de grise pour commencer. Et faites pas de l'esprit de bottine s'ils ne vous comprennent pas ou s'ils parlent autrement que nous. Ils sont pas plus branleux que vous autres sous prétexte qu'ils sont français.» Ce long extrait plutôt représentatif du livre afin de poser la question suivante: quelqu'un reconnaît-il quelque chose à ce charabia où Fred Vargas en «beurre épais»? C'est le Morvan qui rencontre «la parlure québécoise» troisième édition. Fred Vargas avoue avoir dû amputer le manuscrit d'une centaine de pages, tant elle s'était laissée emporter par son enthousiasme pour les expressions de la «Belle Province».

Il n'est pas question d'en faire un incident diplomatique. Tout au plus un incident littéraire, dans lequel Fred Vargas, en écrivain français qui essaie de faire du Michel Tremblay, accumule fausses notes et contresens, se «pète le bec». Bien entendu, la presse française se tape sur les cuisses: «Une langue drôle et chaleureuse» (Sud Ouest); «Piquants dialogues en québécois» (Libération); «Savoureuse utilisation du parler québécois» (Le Soir). En outre, Fred Vargas fonce tête baissée dans les habituels clichés «canadiens». Les grands espaces, le froid (les routes non asphaltées à 50 km de la capitale fédérale, «attendu que le gel s'employait à faire exploser l'asphalte chaque hiver»), les colifichets à rapporter aux copains qui vont de la «bonne grosse veste d'intérieur en peau d'ours à carreaux» aux «bottines en poil d'élan». On y trouve même un personnage «sympathique» et nounours de photographe au Devoir prénommé Basile — ce qui est plus «québécois» que Jacques, il faut en convenir.

Le ridicule littéraire tue-t-il? Bien avant Un automne au loft, on savait déjà qu'il n'y avait aucun danger de ce côté. Mais soyons sérieux: seuls les indéfectibles d'Adamsberg de ce côté de l'Atlantique pourront passer outre aux irritants linguistiques de Sous les vents de Neptune. Le précédent roman noir de Fred Vargas, Pars vite et reviens tard, s'était vendu à plus de 300 000 exemplaires en France. Cette fois, à moins de s'accommoder de l'incontestable et imprévue drôlerie du roman, c'est Fred Vargas qui y perdra quelques plumes... À lire ou à fuir.

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