2020, année de la bande dessinée: y a-t-il réellement matière à célébrer?

Des visiteurs observaient jeudi des planches de l'exposition «Robert Kirkman, Walking Dead et autres mondes pop», présentée dans le cadre de la 47e édition du Festival d’Angoulême. L’événement a marqué le coup d’envoi de l’année de la bande dessinée.
Photo: Yohan Bonnet Agence France-Presse Des visiteurs observaient jeudi des planches de l'exposition «Robert Kirkman, Walking Dead et autres mondes pop», présentée dans le cadre de la 47e édition du Festival d’Angoulême. L’événement a marqué le coup d’envoi de l’année de la bande dessinée.

Les auteurs de bande dessinée n’en peuvent plus — on le sait — des sempiternels jeux de mots dont les journalistes en manque d’imagination tartinent leurs papiers. Y a-t-il matière à boire des bulles ?, se demande-t-on néanmoins (bulles… bande dessinée…), au moment où le début de la 47e édition du Festival d’Angoulême marquait jeudi le coup d’envoi de l’année de la bande dessinée (BD 2020), décrétée par le ministre français de la Culture, Franck Riester.

Des bulles ? Il faudrait d’abord pouvoir s’en payer, répondaient (en quelque sorte) nombre d’artisans français de ce milieu, la semaine dernière, en feuilletant le rapport Racine, un portrait peu réjouissant de leurs conditions de travail, énumérant 23 recommandations afin de lutter contre « la paupérisation des artistes-auteurs ».

Mais qu’en est-il au Québec ? Devrait-on célébrer cette année de la bande dessinée ? Bien sûr, serait-on tenté de clamer en observant les présentoirs des librairies, sur lesquels ont fleuri au cours des vingt dernières années les propositions enthousiasmantes.

Mais ? « Mais l’argent qu’on touche n’a pas d’allure », regrette l’auteur Jimmy Beaulieu (Le moral des troupes, Rôles de composition). Une situation — la précarité vécue par les créateurs de BD — face à laquelle les solutions demeurent limitées, compte tenu de la fragilité de bien des acteurs de la chaîne du livre (dont les maisons d’édition spécialisées en bande dessinée et les libraires indépendants).

« C’est pour ça qu’il faut être inventif, ingénieux. Il faut qu’il y ait un vrai dialogue entre auteurs et éditeurs. » Le vétéran salue ainsi quelques récentes initiatives, dont celles de La Pastèque, qui rémunère désormais ses créateurs lors de séances de dédicace. La moindre des choses, dites-vous ? Ces égards, réclamés publiquement par beaucoup d’auteurs et de dessinateurs en Europe, étaient qualifiés de « contre nature » par Jacques Glénat, en juillet dernier. Pour le fondateur de Glénat Éditions, une séance de dédicace, en librairies ou dans un salon, représente d’abord et avant tout une opportunité à saisir.

Les Éditions Pow Pow ont quant à elles choisi de verser un plus important pourcentage de droits d’auteurs, pour des livres vendus lors de festivals (donc vendus sans intermédiaire). « Ça ne va pas nous sortir de la précarité », précise Julie Delporte, qui publie elle-même chez Pow Pow (Journal, Moi aussi je voulais l’emporter). « Mais il y a quelque chose d’important dans ces changements de mentalité. »

Jimmy Beaulieu enjoint malgré tout ses camarades à la débrouillardise. « Je ne voudrais pas que les gens s’empêchent de faire de la bande dessinée juste parce qu’il n’y a pas d’argent à faire avec ça. Il faut trouver la niche qui correspond à chaque projet. Avec mes fanzines [des autopublications maison], je récolte 60 % du prix de vente. J’en vends moins, mais c’est [ironiquement] plus payant que de faire un livre normal [qui rapporte à son auteur 10 % du prix de vente]. C’est sûr que mes fanzines ne rejoignent que des fervents et c’est pour ça que je veux continuer à faire des livres qui vont se retrouver en librairies, partout au Québec. Le système de distribution établi est utile et nécessaire, mais il faut aussi y aller avec la « débrouille ». »

Au-delà de Paul

Et qu’en est-il de la perception du grand public ? La bande dessinée ne se résume pas qu’à Tintin, et ne sert pas qu’à divertir les gamins, ont longtemps dû préciser les défenseurs de ce qu’on appellera la bande dessinée d’auteur.

« Oui, la perception a changé, c’est sûr », répond Martin Brault, cofondateur de La Pastèque, une des principales maisons d’édition québécoise de bande dessinée, fondée en 1998. « Le problème, c’est que j’ai l’impression que le grand public est un peu paresseux. »

Le succès de masse d’un Michel Rabagliati (dont la série Paul paraît à La Pastèque) ou d’un Guy Delisle (Chroniques de Jérusalem) ne rejaillirait que trop peu sur le reste de la production bédéistique québécoise. « La difficulté comme éditeur, c’est d’amener ce lectorat-là à lire autre chose, du Jean-Paul Eid ou du Julie Rocheleau, par exemple. Les gens s’accrochent aux gros noms. » La bande dessinée représentait en 2018 8,5 % des ventes de livres selon le Bilan Gaspard du marché du livre au Québec, contre 6,1 % en 2014.

Julie Delporte aura pour sa part été à même de constater qu’un travail de pédagogie doit encore être accompli auprès du milieu culturel et éditorial en général. « Je siégeais récemment dans un jury au Conseil des arts du Canada et il y avait dans ce jury des écrivains, pas forcément malintentionnés, qui pensaient que la BD, c’était juste pour les enfants. » Malaise.

Qu’il existe une bande dessinée spécifiquement québécoise ne serait heureusement plus à démontrer. « Les auteurs québécois ont décidé de raconter leur identité, se réjouitMartin Brault. Les récits sont plus ancrés dans notre réalité. On n’aura pas peur de dessiner Montréal, Québec, on va reconnaître les lieux. De plus en plus, on se dit : “Ayoye ! Ça, ça n’aurait pas pu être dessiné par un Américain ou un Français.” »

Isabelle Arsenault et son petit Albert triomphent à Angoulême

Le petit Albert ne rêvait que de se lover dans le silence et de lire, son activité préférée. Le voilà propulsé dans le brouhaha du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême. Sa créatrice, l’autrice et illustratrice Isabelle Arsenault, décrochait hier le Prix des écoles 2020 pour La quête d’Albert (La Pastèque), « une véritable ode à l’imagination des enfants, à leur capacité de transformer la banalité du réel en fête de tous les instants » (selon la critique de notre collègue Marie Fradette parue en juin dernier). Le deuxième tome de la série La bande du Mile End est la première bande dessinée jeunesse québécoise récompensée à Angoulême.