«Un automne noir»: le Mal incarné

Le récit de Florian Olsen déborde des frontières habituelles du polar pour frôler l’irrationnel et l’inconscient.
Photo: Annie Frenette Le récit de Florian Olsen déborde des frontières habituelles du polar pour frôler l’irrationnel et l’inconscient.

Les premiers romans ont quelque chose de touchant. On y sent l’odeur des ailes qui se déploient maladroitement tout comme celle des premières fulgurances mal contenues. Un premier livre est toujours une mise à nu… et certaines sont plus probantes que d’autres.

Ce que nous propose ici Florian Olsen est d’autant plus risqué que son récit déborde des frontières habituelles du polar pour frôler l’irrationnel et l’inconscient. Surprise : ce premier livre aux contours ambigus vaut vraiment que l’on s’y attarde.

La ville de Gatineau — et surtout son vieux centre historique mieux connu sous le nom de Hull — sert de décor à cette histoire nébuleuse aux frontières du réalisme fantastique. Tout tourne autour d’une série de meurtres non élucidés ; des jeunes femmes retrouvées étranglées dans des quartiers populaires. Chaque fois, le constat est le même : aucune trace, aucune empreinte, aucun indice. Chaque fois aussi, la victime est psychologiquement fragile, en phase « déprime »…

Ce n’est cependant pas le principal facteur qui va propulser l’affaire à la une des journaux et de la télévision en direct. Non. C’est plutôt que tout cela se passe alors qu’une élection municipale s’annonce et que l’un des candidats va jouer l’air bien connu de la sécurité publique qui serait mise en danger par les BS, les voyous et les étrangers en tous genres. Son subtil programme politique pourrait se résumer à « plus de police, moins de parasites ». D’où la pression sur les enquêteurs et la résolution plus ou moins bancale de toute l’affaire.

On apprend peu à peu ces détails grâce à une criminaliste de l’Université du Québec en Outaouais qui revient sur cette histoire dix ans plus tard pour en faire un livre et qui interviewe les principaux acteurs de l’affaire. Le procédé est bien connu, mais fort efficace en ce qu’il permet d’avoir, à la fois, une vision globale et segmentaire de l’enquête. Ce jeu de mise en perspectives et de reculs successifs permettra ainsi à l’auteur de faire habilement glisser le récit vers des frontières un peu plus floues.

Ce premier livre est une réussite, disons-le. Les personnages principaux sont tout à fait crédibles pleins d’hésitations et de contradictions, et l’intrigue est fort bien menée. Le choix de mettre en scène des héros issus des minorités culturelles est aussi une sorte de vent de fraîcheur fort bienvenu. Il y a encore un peu trop de vernis mal séché sur les premiers chapitres et quelques liens mal ficelés ou un peu trop gros mais, en règle générale, Florian Olsen parvient à nous faire croire aux tensions et aux conflits qui animent son récit. Même au franchissement de frontière auquel mène l’étrange histoire qu’il nous raconte ici…

Tout cela semble fort prometteur.

Extrait d’« Un automne noir »

— Pour quelle raison as-tu tué ces femmes ?

 

Sophie s’emmura tout d’un coup dans le silence, et je me dis qu’elle venait enfin de sombrer au fond du désespoir. Sa tête et ses épaules tombaient mollement et déformaient sa posture, comme un pantin dont le corps s’affaisse sur une chaise. Ses cheveux noirs et huileux pendaient, s’entremêlaient devant un visage crayeux. Sophie était soudainement devenue terrifiante, comme si les coups répétés avaient déchaîné un monstre intérieur, dissimulé dans son corps tout frêle. Ce n’était plus une femme, mais un revenant, un yurei des films d’horreur japonais. Scherrer et moi l’entendions à peine haleter.

 

— C’est lui qui les a tuées, chuchota-t-elle enfin, comme dans une transe.

 

Je croyais avoir mal entendu. Le silence s’étendit, comme si nous méditions, pesions tous les trois la portée de ce que Sophie venait d’affirmer.

 

Scherrer s’avança avec prudence. Le moment où les enquêteurs viennent à bout de la résistance du suspect est critique.

 

— Tu dis que « c’est lui » qui a tué les quatre femmes. De qui s’agit-il, Sophie ? demanda l’agente à son interlocutrice redevenue muette.

 

Aucune réaction.

 

— Tu parles de l’homme en noir, n’est-ce pas ? hasarda enfin Scherrer.

Un automne noir

★★★

Florian Olsen, Triptyque — Policier, Montréal, 2020, 264 pages