«Lignes d’effondrement»: François Godin, touriste

François Godin n’échappe pas à ce désir  de dépasser  la relative banalité de son appréhension du monde  en triturant la langue  pour qu’elle pétarade.
Julie Artacho François Godin n’échappe pas à ce désir de dépasser la relative banalité de son appréhension du monde en triturant la langue pour qu’elle pétarade.

Pas facile d’écrire de la poésie du voyage, du dépaysement. Le texte s’en trouve parfois piégé, nourri de bonnes intentions, d’un faux sentiment d’ouverture qui, paradoxalement, enclôt l’écriture. François Godin n’échappe pas à ce désir de dépasser la relative banalité de son appréhension du monde en triturant la langue pour qu’elle pétarade. Dommage qu’il n’ait pas choisi d’écrire simplement un journal d’errance.

On en veut pour preuve ce texte : « 27 décembre 2011 – Le parc national Torres Del Paine balayé par des jeux sanguinaires. De nombreux Nothofagus fondent dans leur berceau, les fidèles piliers montés sur des charbons ardents. La topographie et ses accidents entretiennent le four. Inquiète, la réserve rumine l’expression de sa fragilité. »

Pour ce que j’en comprends, on trouve là une lamentation sur la perte par le feu de pousses d’arbre, ce qui jette l’environnement en pleine peine. Nous sommes donc aux prises avec une poésie anthropomorphique investie d’une écologie primaire dont le style brouille le propos.

Pourtant, dans Habiter est une blessure (Le Lézard amoureux, 2017), Godin avait trouvé à mieux dire son désarroi en regardant la nature. Face à une scène idéalisée, il remarque bellement : « ce ne sont pas des vêtements / accrochés aux arbres // c’est la lumière / sa blessure ». Maintenant, dans ses Lignes d’effondrement, il se désole plutôt, le cœur transi de naïveté, face à la déforestation ou au paysage incendié. En fait, il se « bricole un autoportrait avec les contrées du Sud ».

Mais encore aurait-il fallu éviter les trop fréquentes candeurs stylistiques du genre : « L’azur répond, invente les déchirures et implore la charité des étoiles. » Se désolant des « nœuds de l’adversité », il précise : « nous démaquillons nos a priori à l’aide d’une guenille ».

L’auteur ne réussit pas à faire le tri entre ce qu’il traduit le mieux, comme ici, constatant que : « notre passage » en tel lieu est « une saison rare » ; et ce qu’il emprunte à un certain baragouin alors que « les baisers se tressent sur des galeries, les fenêtres battent des cils ». À force de vouloir faire joli, on s’enlise. Mêlé à une scène de rue avec quelque reine de la nuit, il s’émerveille devant « les transformations et la biodiversité néon pour quelques notes, quelques cocktails ».

Que faut-il vraiment retenir de ce recueil, sinon qu’un poète rapaille les nombreux clichés qui prévalent quand on pense aux pays subéquatoriaux, avec leurs lots de ravages naturels, de favelas montrées ici comme des peintures à numéros, ou grouillantes de misère torturée ou de figures extravagantes ? Godin n’est pas un mauvais poète, mais il est de ceux qui ne savent pas contrôler leur désir de chantourner la langue jusqu’à ce qu’elle devienne si malmenée qu’elle s’enfonce. Quand on est capable d’avouer que « les rapprochements inséminaient nos vertiges », on peut tout aussi bien déplorer « le mât de notre stérilité ».

Lignes d’effondrement

★★

François Godin, Le Lézard amoureux, Montréal, 2020, 90 pages