La religion, face cachée de l’identité québécoise

Dans son livre, la sociologue Geneviève Zubrzycki s’intéresse particulièrement au «point de rupture» entre le Québec et la religion.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir Dans son livre, la sociologue Geneviève Zubrzycki s’intéresse particulièrement au «point de rupture» entre le Québec et la religion.

Le Québec a encore quelques squelettes dans le placard en matière de religion. Cela se manifeste notamment dans le fait qu’on continue, année après année, d’y célébrer la fête nationale le 24 juin, jour de la Saint-Jean-Baptiste, le saint patron des Canadiens français. C’est ce que relève la sociologue Geneviève Zubrzycki dans son essai Jean-Baptiste décapité, qui vient d’être traduit en français chez Boréal.

Pour la chercheuse, « la nouvelle identité québécoise », qui a pris naissance dans les années 1960, notamment en réaction à l’Église catholique, est un processus « largement inachevé ». « Mon argument, c’est qu’on pense s’être complètement débarrassé du catholicisme avec la Révolution tranquille, mais les 15 dernières années démontrent qu’on n’est pas toujours conscients de la manière dont le catholicisme reste parmi nous. Cela rend les débats sur la religion plus complexes », dit-elle en entrevue.

Dans son livre, Mme Zubrzycki s’intéresse particulièrement au « point de rupture » entre le Québec et la religion, rupture qui s’est manifestée d’une façon symbolique particulièrement forte en 1969, lorsque la statue de saint Jean-Baptiste s’est retrouvée décapitée, comme dans la Bible, après qu’un char allégorique eut été renversé durant le traditionnel défilé du 24 juin à Montréal.

Ferment et repoussoir

Partie prenante de l’histoire du Québec, la religion catholique y a tenu à la fois le rôle de ferment, puis de repoussoir, explique-t-elle. À partir des années 1960, « la nouvelle nation se définit en opposition au vieux récit catholique et à l’édifice idéologique et institutionnel qui le soutient, écrit-elle. À ceux-ci, se substitue une identité séculière fondée sur la langue et le territoire, laquelle se voit bientôt mobilisée par le projet indépendantiste. Pourtant, cette nouvelle identité nationale a encore grand besoin du catholicisme, qui lui servira de repoussoir ».

Parmi les raisons évoquées pour expliquer ce rejet du religieux, la sociologue mentionne notamment la collaboration entre l’Église et le régime britannique au lendemain de la rébellion des patriotes de 1837-1838. « Des décennies plus tard, pendant la Révolution tranquille, l’Église sera vivement critiquée pour cet échange de bons procédés », écrit-elle.

Je voulais écrire sur la transition, dire comment on était passés de Canadiens français au mouvement nationaliste qui n’est pas de droite, mais de gauche

De plus, les nouveaux nationalistes reprocheront à l’Église d’avoir empêché les Canadiens français de voir grand en proposant l’agriculture comme « le seul travail légitime » et en encourageant « un mode de vie axé sur l’humilité et sur la résignation », se trouvant ainsi à « accepter la pauvreté relative de ses fidèles ».

Or, l’enfant saint Jean-Baptiste, blond et bouclé, et l’agneau qui l’accompagnait traditionnellement symbolisaient à eux deux cette docilité infantile que les Québécois des années 1960 désiraient précisément surmonter. Le Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN) n’avait-il pas proposé, à la blague, de faire du lion l’emblème animal du Québec ? C’est l’agneau qui fut d’abord chassé des représentations de saint Jean-Baptiste. La représentation de l’enfant a été remplacée à partir de 1964 par un saint Jean-Baptiste d’âge adulte, comme la statue qui fut décapitée lors de la manifestation de 1969.

Un Québec méconnu

Originaire de Québec, Mme Zubrzycki vit aujourd’hui aux États-Unis et enseigne à l’Université de Michigan. « Je voulais écrire ce livre entre autres parce que le Québec est extrêmement méconnu aux États-Unis. Je suis constamment en train d’expliquer le Québec, dit-elle. En anglais, on désigne généralement les Québécois sous le vocable “French Canadians”. Si je dis que je suis Québécoise, on me croit automatiquement séparatiste. »

« Je l’ai écrit aussi, ce livre, parce qu’il y a très peu d’études sur le Québec en anglais dans le monde à l’extérieur du Canada, et ce qui existe porte sur le mouvement souverainiste. Je voulais écrire sur la transition, dire comment on était passés de Canadiens français au mouvement nationaliste qui n’est pas de droite, mais de gauche. »

Dans sa forme originale anglaise, Jean-Baptiste décapité a été publié en 2016. Il ne couvre donc pas les récents développements de la loi 21 sur la laïcité, adoptée par le gouvernement Legault. La sociologue y aborde cependant les débats sur les accommodements raisonnables ainsi que sur la charte des valeurs proposée par le Parti québécois.

« Le Québec a beau s’être sécularisé en profondeur, note-t-elle, la religion y survit en établissant un “nous” constitué d’ex-catholiques ou de catholiques culturels qui s’oppose à un “eux” non catholique, voire un “nous” non religieux qui s’oppose à un “eux” religieux. »

À cet égard, les statistiques évoquées dans son livre sont éloquentes. En 2011, 74,7 % des Québécois se considéraient comme catholiques, écrit-elle. « Ils sont cependant beaucoup moins pratiquants que leurs coreligionnaires du reste du Canada. Ces “catholiques culturels” sont baptisés et se déclarent catholiques lors des recensements, mais vont très rarement à la messe ou au confessionnal, voire n’y mettent jamais les pieds. »

Dans ce contexte, les objets symboliques religieux québécois ont perdu leur caractère sacré pour se ranger dans ce qu’on désigne aujourd’hui le patrimoine culturel. « Je crois que ce n’est pas une mauvaise chose, dit Geneviève Zubrzycki. C’est un patrimoine important qui était en train de se perdre et qu’on essaie de récupérer. »

Jean-Baptiste décapité

Geneviève Zubrzycki, traduit de l’anglais par Nicolas Calvé, Éditions du Boréal, Montréal, 2020, 304 pages