Constance Debré, femme libérée

L’écrivaine Constance Debré a renoncé au monde du travail, au confort matériel, à la vie de couple conventionnelle, à tout ce qu’elle appelle la «comédie sociale».
Photo: Marie Rouge Flammarion L’écrivaine Constance Debré a renoncé au monde du travail, au confort matériel, à la vie de couple conventionnelle, à tout ce qu’elle appelle la «comédie sociale».

Ses phrases sont courtes et vont droit au but. Surtout pas de joliesse. Que du vrai et du brut. Dans Love Me Tender, Constance Debré écrit notamment l’un des plus percutants incipit lus ces dernières années.

« Je ne vois pas pourquoi l’amour entre une mère et un fils ne serait pas exactement comme les autres amours. Pourquoi on ne pourrait pas cesser de s’aimer. Pourquoi on ne pourrait pas rompre. Je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas s’en foutre, une fois pour toutes, de l’amour. » Bang !

Née dans une prestigieuse famille française, jadis avocate en droit pénal, Constance Debré est aujourd’hui une écrivaine lesbienne vivant dans le plus vif dépouillement : le moins de vêtements et de meubles possible, quelques clopes quotidiennes, une sexualité gourmande mais sans trop d’attaches, et une séance de natation par jour dans une piscine publique de Paris.

Elle a renoncé au monde du travail, au confort matériel, à la vie de couple conventionnelle, à tout ce qu’elle appelle la « comédie sociale ». « Je demeure un animal sociable, dit-elle, mais je me suis allégée des masques les plus contraignants. Je suis en mouvement vers la liberté. Je me suis dégagée de la plupart des contraintes. »

Elle est aussi la mère d’un garçon de 11 ans qu’elle a peu à peu cessé de voir quand le combat pour en obtenir la garde s’est retourné contre elle et que le système judiciaire l’a coincée dans la case de la mauvaise mère.

Famille, tu m’indiffères

« Passer d’une vie de mère hétéronormative à celle de mère homosexuelle, puis choisir de vivre avec moins d’argent, et avoir fait le choix de la littérature comme seule activité professionnelle sont les trois éléments sur lesquels on a fait mon procès. J’ai l’impression que ce qui n’est pas toléré, c’est le changement de case. Comme si, à partir du moment où on est mère, on est confinées à ne plus jamais changer de vie, à ne plus jamais faire de choix. »

Love Me Tender raconte le renoncement de Constance à voir son fils. Certes, au début, elle tente de garder la relation vivante. Contre vents et marées. Mais la relation peu à peu se suspend, demeure irrésolue.

« Bien sûr, mon fils me manque, dit-elle. Mais on peut très bien vivre en ayant de la peine. On peut continuer sa vie en acceptant qu’elle soit complexe. On peut s’adapter à une réalité qui nous déplaît. On peut choisir de rester soi-même malgré tout, même s’il reste une douleur en arrière-plan. Tant qu’on ne se laisse pas emprisonner dans sa douleur. Je continue à vivre, je vais nager, je baise, j’aime. L’amour continue d’exister. »

L’image de la mère Bisounours qu’on nous impose est d’une extrême violence. Par sa toute-puissance dans nos imaginaires, elle condamne toutes les autres réalités de mère.

 

La colère est douce chez Constance Debré. Pas question pour elle de s’indigner et de monter fiévreusement aux barricades contre un système de justice « inadapté », dont elle pointe néanmoins les failles. Pas question de passer le reste de sa vie à hurler.

Certes, elle s’insurge contre l’injonction à la maternité parfaite. « L’image de la mère Bisounours qu’on nous impose est d’une extrême violence, tranche-t-elle. Par sa toute-puissance dans nos imaginaires, elle condamne toutes les autres réalités de mère. »

Mais, même lorsqu’elle dénonce les impératifs d’une maternité « tout droit sortie de Disneyworld », elle reste calme, les deux pieds bien cloués au sol.

« Je suis une mère qui voit peu son fils, car la justice a compris trop tard son erreur et que désormais mon fils, trop jeune pour s’émanciper de la toute puissance paternelle sans doute, s’y refuse. C’est ma réalité. C’est ainsi. La vérité n’est jamais gênante. Je n’ai pas à en être gênée, pas à m’en excuser. Je n’ai pas à m’en flageller pour le reste de ma vie. »

La famille ? On peut très bien s’en foutre, pense-t-elle. Obstinément, les médias français la font parler de son rapport avec la famille Debré. Son grand-père Michel Debré a été premier ministre de la France au début des années 1960 ; son père François Debré est un journaliste connu.

« Mais ils sont si peu déterminants dans ma vie ! J’ai 47 ans, je vis séparée de mes parents depuis 30 ans. Il y a cette persistance de l’idée que la filiation nous déterminerait profondément. Je pense que c’est vrai pour certaines personnes, et tant mieux si certains se réalisent à travers cette narration, mais ce n’est pas la seule façon de vivre. Pourquoi ne pourrait-on pas y renoncer ? »

Corps libre

Loin des injonctions de la maternité et de la famille, Constance Debré fait son petit chemin vers la liberté la plus absolue. C’est aussi par un rapport de plus en plus ardent avec son propre corps qu’elle dit expérimenter une vie libre.

S’abandonnant chaque jour à la légèreté des eaux et à ce qu’elle appelle la « vérité du corps », elle ne peut plus vivre sans aller régulièrement à la piscine.

« C’est un rythme, une ponctuation qui me ramène à l’essentiel. Ça me permet de traverser les jours dans le plaisir du choc avec mon propre corps. Une façon très concrète d’explorer la liberté du corps. »

On pourrait en dire autant des femmes qui se succèdent dans son lit : le roman raconte une sexualité décomplexée, ni dénuée de sentiments ni engoncée dans un trop-plein amoureux. Tout simplement, Constance Debré se met à l’écoute de son corps désirant. « Baiser, c’est un élan vital », conclut-elle.

Love Me Tender

Constance Debré, Flammarion, Paris, 2020, 192 pages