Les femmes ne sont pas des grille-pain

Les actrices Rosanna Arquette (au premier plan, avec un bonnet) et Rose McGowan (au centre) étaient au nombre des dénonciatrices de Harvey Weinstein à s’être présentées devant le tribunal new-yorkais où se déroule son procès.
Guillaume Bourgault-Côté Le Devoir Les actrices Rosanna Arquette (au premier plan, avec un bonnet) et Rose McGowan (au centre) étaient au nombre des dénonciatrices de Harvey Weinstein à s’être présentées devant le tribunal new-yorkais où se déroule son procès.

« Il est rare que l’on apprenne à être en colère. Pourquoi ? »

C’est en surprenant sa mère lancer de précieuses assiettes en porcelaine par la fenêtre sans piper mot que Soraya Chemaly, alors ado, a commencé à s’interroger sur la colère. Et sur la façon dont on somme les femmes à la gérer. Loin des regards. Seules. En silence.

Bien des années plus tard, elle a senti ce sentiment gronder à nouveau. Mais cette fois, il ne provenait plus que d’une femme, seule dans sa cuisine avec sa vaisselle. Il émanait d’une masse immense.

« Dans les mois menant à l’élection présidentielle américaine de 2016, la rage s’étendait partout sur le globe, raconte l’essayiste, jointe à Washington. C’était une vague grandissante de colère populiste. Depuis, pas une seule journée ne passe sans que l’on entende parler d’une femme demandant qu’on lui rende des comptes. »

Et c’est notamment ce dont elle rend compte, elle, dans son bien nommé ouvrage Le pouvoir de la colère des femmes (Rage Becomes Her, dans sa version originale). D’une plume accessible, énergique et engagée, l’autrice et conférencière spécialisée dans les questions d’inclusivité, de liberté d’expression et de violences sexuelles y raconte ces revendications féministes qui résonnent de plus en plus fort. Tout en s’intéressant aux manifestations physiques que peut prendre, selon elle, le courroux muselé. À savoir : la souffrance, l’automutilation, l’anxiété.

« Les femmes tentent fréquemment de recadrer leur colère. De la rendre socialement acceptable, remarque Soraya Chemaly. On accuse alors les hormones ou une maladie, afin de détourner l’attention du problème principal : une femme qui exprime son mécontentement. Et qui exige du changement. »

Voilà du reste l’une des thèses principales de l’autrice américaine : la colère n’est pas une indisposition. Elle est une émotion stimulante qui protège les femmes des injustices. Qui leur donne soif d’égalité. À ce sujet, l’écrivaine rappelle — détail primordial — que « vouloir un monde plus juste et penser qu’il l’est déjà sont deux choses très distinctes ».

« Certaines femmes à l’esprit plus traditionnel et conservateur croient que, si quelque chose de mal nous arrive, c’est parce que nous avons forcément FAIT quelque chose de mal. Que le monde est comme il est et qu’il y a un dieu, ou une autorité, qui va s’occuper de tout régler. Ces femmes ont une vision des choses très différente de celles qui remettent en question l’autorité et l’ordre établi. »

En effet, si le titre du livre parle de la colère « des femmes », l’autrice ne les rassemble guère en un bloc monolithique homogène. Non. Elle rappelle que certaines sont nettement plus privilégiées que d’autres. Que tout tend à varier selon le contexte. « Nous avons toutes, dans une certaine mesure, connu l’oppression, estime-t-elle. Et nous nous sommes toutes, par moments, retrouvées dans la position de l’oppresseur. »

Le chemin de l’estomac

Les choses qui fâchent Soraya Chemaly sont nombreuses. Comme cette idée qu’« une femme en colère, c’est moche ». Ou ce « conseil », qu’elle a tant entendu : « Avec un sourire, vous seriez tellement plus jolie ! » Elle est révoltée par le harcèlement dans les milieux scientifiques aussi. Par la façon dont les dirigeants discutent d’avortement.

Afin d’appuyer ce dernier point, elle revient sur ce moment surréel où le représentant républicain de l’Idaho, Vito Barbieri, avait demandé en Chambre si on pouvait… faire avaler une petite caméra aux femmes afin de procéder à un examen gynécologique à distance. « Non monsieur, car l’estomac et le vagin ne sont pas liés », lui avait répondu une médecin, cachant mal sa stupéfaction.

Soraya Chemaly puise aussi dans son vécu pour remonter aux racines de sa colère personnelle. Elle raconte cette journée à la plage où une mère avait interdit à son petit garçon de jouer avec ses filles. La raison invoquée ? Les fillettes de Soraya Chemaly, âgées de six et quatre ans, ne portaient pas de haut de maillot de bain. Puis, elle mentionne cet étudiant qui lui a affirmé sans ambages que « les employeurs devraient être autorisés à licencier les femmes enceintes, qui représentent une perte de temps et d’argent ». Et cet autre qui ne comprend pas que montrer à ses potes des sextos envoyés par sa petite amie est une forme de violence. « Quelle différence entre une photo de mon grille-pain ou de ma copine nue ? Dans les deux cas, les photos m’appartiennent. »

« Cela m’a stoppée dans mon élan, et je n’ai pas su lui répondre dans les minutes qui nous restaient, raconte la conférencière. Les femmes ne sont pas des grille-pain. Fallait-il vraiment expliquer ça ? À voix haute ? »

Expliquer, l’essayiste militante le fait très bien. Même si les questions auxquelles elle touche sont complexes. Que les conclusions auxquelles elle arrive ne font pas l’unanimité. Et que certaines créent un malaise. Par exemple lorsqu’elle parle de Harvey Weinstein et des victimes de ses agressions. En précisant qu’il avait un « type ». Un type ? N’est-il pas délicat d’affirmer cela ?

« Je pense que beaucoup de gens ont du mal à admettre que la violence sexuelle est une question de pouvoir, lance-t-elle au bout du fil. Oui, Harvey Weinstein avait un type. C’était des femmes blanches [pas que], sur le point de voir leur carrière prendre leur envol, qu’il pouvait contrôler. En somme, son comportement semblait dire : même les femmes les plus belles, les plus puissantes, les plus prisées par la société, les plus convoitées sexuellement, je peux les dégrader de cette façon. Si ce n’est pas une expression de pouvoir racisé, ça… »

Certains lecteurs de la traduction seront peut-être perplexes en lisant la description des stéréotypes racistes associés à la colère. L’écrivaine prévient : « Bien sûr, mon livre est très réglé sur les États-Unis. Mais je crois qu’il est également vrai dans le contexte plus étendu du colonialisme et de l’impérialisme. Les stéréotypes sont simples. Il y a celui de la femme noire en colère. De la femme latine fougueuse sexy. De la femme asiatique triste. Pour les femmes blanches en colère, le stéréotype le plus fréquent est celui de la folie. »

Son interprétation de ce cliché ? « On sous-entend que les femmes blanches sont “folles” d’être en colère puisqu’elles sont “mieux traitées” que les autres. C’est comme si on leur disait : à quoi penses-tu, de semer le trouble ainsi ? »

Mais c’est en semant le trouble que l’on récolte les fruits du changement, estime Soraya Chemaly. « Les femmes ont toujours été des meneuses. Elles ont cependant eu du mal, longtemps, à faire le saut dans les institutions, à marcher dans les couloirs du pouvoir. Aujourd’hui, partout à travers le monde, elles disent non. C’est assez. »

Et qu’en est-il de ces assiettes dont le lancer apaisait sa mère ? De temps en temps, nous en jetons encore par la fenêtre, écrit-elle. « Pourtant, ce que nous devrions jeter dehors, ce sont les individus rétrogrades qui ne devraient plus avoir le droit de gouverner. »

Le pouvoir de la colère des femmes

Soraya Chemaly​, traduit de l’anglais par Hélène Collon, Albin Michel, Paris, 2020, 400 pages