«Un espace entre les mains»: défricher l’utopie maternelle

Émilie Choquet, une nouvelle voix d'une rare maturité à surveiller
Photo: Simon Couturier Émilie Choquet, une nouvelle voix d'une rare maturité à surveiller

Qu’on soit pour ou contre l’attribution d’un genre aux œuvres littéraires, force est de constater que la multiplication des voix féminines en littérature québécoise permet le défrichement de nouveaux territoires, l’affirmation d’une réalité complexe et trop souvent négligée, l’affrontement et la mise à mort d’un nombre grandissant de tabous.

Nouvelle voix d’une rare maturité à surveiller, Émilie Choquet reprend le flambeau avec fracas. Son premier roman, Un espace entre les mains, sonde les failles qui jonchent l’utopie de la maternité, et fait preuve d’un aplomb rafraîchissant pour déconstruire le mythe de l’épanouissement et de la finalité féminine.

En sondant le désarroi, l’isolement et le lent glissement d’une jeune mère dans l’espace qui se creuse entre la perception du monde et le réel, la réviseure et traductrice fend la carapace coriace du malaise qui colle à la peau de la dépression et de la psychose post-partum.

Sa narratrice a préparé sa grossesse avec minutie. Canevas d’accouchement et d’allaitement, liste d’objectifs à réaliser pendant son congé de maternité, plan de remise en forme… Tout est prévu au détail près. Or, comme souvent, rien ne se déroule comme prévu, et le savoir accumulé au fil des mois précédents met peu de temps à se retourner contre la jeune maman.

Entre séances d’allaitement, changements de couche et pleurs et sommeils en alternance continue, les jours s’enchaînent sans aucune distinction. Peu à peu, entre l’isolement, l’épuisement et les conseils impossibles à mettre en pratique, la narratrice sent la raison lui filer entre les doigts, et la réalité s’embrouiller jusqu’à l’insaisissable.

« Dans cet espace, le contact est rompu, entre soi et le réel, entre gauche et droite, entre hier et demain, entre jour et nuit. C’est l’envers du décor, l’incertitude d’exister. » Verdict ? Un syndrome post-partum avec intensité psychotique, et une hospitalisation forcée.

À travers le personnage de cette mère qui lutte pour garder la tête hors de l’eau et pour reprendre goût à l’espoir et aux rires, l’écrivaine explore la brèche béante qui se creuse parfois entre le corps et l’esprit, entre l’imaginaire et la réalité, entre la brutalité des exigences et les frontières du possible.

À l’image de la narratrice, le texte se morcelle en courts fragments fulgurants et immersifs, sans égard à la temporalité et à la logique. À la terreur, la colère et l’incompréhension se greffent progressivement, dans une narration cadencée et gommée au réel, la douceur, la main tendue et l’acceptation que nécessite le deuil de la projection idéale de soi.

Émilie Choquet ne réinvente pas la roue, mais expose avec témérité une vérité indispensable, ainsi que la violence, la vulnérabilité, les mensonges et l’aliénation que supposent le conformisme et le confinement à un rôle pour lequel toute tentative de caractérisation devrait pourtant demeurer irrecevable.

Extrait d’« Un espace entre les mains »

« 6 h 12, je mange des raisins. » Je le note dans mon agenda sur la petite table du salon dans lequel je passe presque toute la journée depuis que G. est née, il y a trois semaines. Manger des raisins. Voilà ce qui est maintenant digne d’être consigné, relaté, archivé, en ce mardi précis. Voilà l’activité à laquelle je m’accroche, pour ne pas sombrer dans l’interminable journée, rythmée par les bruits de succion et les tapotements sur un petit dos, suivis d’un rot. Souvent, j’ai peur de me perdre. Je note tout, relis tout, tout le temps. Il ne me reste que ça. Des traces. Le reste ne m’appartient plus, ni mon corps ni ma tête. Ni le temps qui s’est arrêté. 

Un espace entre les mains

★★★

Émilie Choquet, Boréal, Montréal, 2020, 128 pages