«L’usage de mes jours»: le livre d’une femme plurielle

Album de famille, carnet de voyage, visite des coulisses du Montréal culturel et intellectuel, le livre de Francine Noël est également le journal d’une créatrice qui arrive à l’écriture relativement tard.
Photo: Pierre Louis Mongeau Album de famille, carnet de voyage, visite des coulisses du Montréal culturel et intellectuel, le livre de Francine Noël est également le journal d’une créatrice qui arrive à l’écriture relativement tard.

Si la qualité d’un livre ne se mesurait qu’à la lumière de la réussite du projet ayant fait naître ses premières pages, L’usage de mes jours, de Francine Noël, relèverait de l’échec. « Au long de l’écriture, j’ai essayé de comprendre le point de vue de Paul Noël dans notre histoire », écrit-elle au dernier chapitre.

« J’ai cherché et n’ai trouvé que le néant. Cette part de ma vie d’enfant est totalement vide. Tue. Niée. Oubliée. Oblitérée. Sans douleur, je veux dire sans douleur perçue. Un trou noir. »

L’usage de mes jours n’a pourtant rien d’un échec, au contraire. C’est qu’en tentant de comprendre son père absent, déjà évoqué dans La femme de ma vie (le fascinant et touchant portrait de sa mère qu’elle signait en 2005) — en cherchant donc ni plus ni moins qu’à circonscrire la silhouette d’un fantôme — c’est sa vie que traverse la vétérane romancière née en 1945.

« Le livre du père absent » : tel a longtemps été le titre de travail de ce récit (que l’on pourrait aisément qualifier d’autobiographie). Mais c’est finalement le livre d’une femme plurielle qu’offre Francine Noël, avec un mélange de lumineuse honnêteté et d’admirable refus de se donner le beau rôle.

La liberté à tout prix

De sa première communion jusqu’à aujourd’hui, l’écrivaine raconte ainsi la trajectoire d’une femme ayant très tôt choisi de s’engager dans la direction de sa liberté, à une époque où pareil choix n’était évidemment pas à la portée de toutes.

Fille d’une femme pratiquement mère de famille monoparentale, la petite Francine est cette enfant qui, dans une de ces familles où elle habite comme pensionnaire, observe avec dédain la fascination animale de ses rustres d’hôtes pour la lutte et la télé. Notre héroïne est tôt émue par le grand art ; les heures précieuses qu’elle passe auprès de sa mère se déroulent sous le signe de l’amour fusionnel et de l’opéra.

Son père, projectionniste sans emploi, demeure cette présence spectrale, image même de la veulerie, qui réapparaît à l’occasion, sans avertir. Le drôle de clan paternel installé à L’Abord-à-Plouffe, une bande aux contours mal dégrossis de fainéants et de ramasseux, ne lui inspire pas non plus grand-chose.

Mais l’adolescence, le jeu et la joie des dérives urbaines la détournent un temps de sa mère. La jeune femme que décrit Francine Noël cesse très tôt d’obéir-pour-la-simple-raison-qu’il-le-faut. Le théâtre, qu’elle enseignera à l’UQAM jusqu’à sa retraite, la vivifie. Elle fera grâce à celui-ci de la rencontre d’André Brassard et de Michel Tremblay.

Les brèves apparitions de Jacques Ferron, Gaston Miron et Umberto Eco ne sont d’ailleurs pas sans assouvir notre curiosité. Comme le précise avec justesse son liminaire, L’usage de mes jours n’a cependant rien d’un règlement de compte, encore moins d’une séance de name dropping.

La vingtaine sera aussi l’âge des premiers revers affectifs. Francine Noël nomme avec franchise, dans ce récit qui tient à bien des égards de l’autobiographie sentimentale, la torturante douleur de fréquenter un homme marié, les regards détournés sur l’infidélité que supposera l’amour libre et la peur de ne plus être désirable qui traque même celle qui espérait pouvoir échapper aux diktats de l’apparence.

« Je ne concevais pas qu’une femme enlaidie par l’âge pût encore susciter de l’amour, c’était bien moi, la féministe, qui pensais cela […] »

Le cadeau de la durée

Album de famille, carnet de voyage, visite des coulisses du Montréal culturel et intellectuel, L’usage de mes jours est également le journal d’une créatrice qui arrive à l’écriture relativement tard, trop occupée qu’elle aura été à aider les autres, en tant que prof, à « accoucher » de leur talent d’acteurs.

Il y a aussi que « dans les années 1960, 1970 régnait une sorte d’interdit autour de ce qui pouvait ressembler à un récit ; événements, péripéties, peinture sociale, psychologie, cela était méprisable, voire stupide », explique Francine Noël en se moquant de l’arrogance quasi sectaire de certains tenants du Nouveau Roman. Maryse (1983), un roman contenant récit, événements, peinture sociale et psychologie, la propulse comme figure publique.

Élaboré de façon essentiellement chronologique, L’usage de mes jours devient forcément la chronique d’une province où le Canadien français se transforme peu à peu en Québécois, une histoire que Francine Noël n’est pas la première à narrer, bien que son point de vue croisé d’intellectuelle, de prof, de mère, d’amoureuse, de romancière à succès confère à son regard quelque chose d’inédit. Seules quelques mises en contexte historiques, et autres parenthèses prosaïques sur le quotidien d’un immeuble à condos apparaîtront superflues.

Premier livre en huit ans d’une femme désormais rare, L’usage de mes jours est un précieux rappel que c’est en écrivant que l’on découvre ce que l’on souhaite écrire. Francine Noël devait parler de son père, mais c’est d’elle, au bout du compte, qu’elle parle avec une éblouissante lucidité.

Celle qui craindra un temps s’être muée en « madame d’Outremont » vieillit avec grâce et continue de réfléchir, non sans clairvoyance, à l’écologie, à la répartition des richesses ou à la question des agressions sexuelles en milieu universitaire.

Notre petit monde littéraire, toujours prompt à s’enthousiasmer pour le nouveau ou la nouvelle venue, gagnerait à chérir le cadeau que constitue une œuvre s’inscrivant dans la durée.

L’usage de mes jours

★★★★

Francine Noël, Leméac, Montréal, 2020, 384 pages