Louise Dupré, sonder la détresse

En choisissant l’action, Louise Dupré parvient à ne jamais  se faire emporter sur  le chemin banal du cynisme.
Marie-France Coallier Le Devoir En choisissant l’action, Louise Dupré parvient à ne jamais se faire emporter sur le chemin banal du cynisme.

Des camps de concentration au deuil d’un enfant, Louise Dupré n’est pas de ceux qui se détournent devant l’horreur, de ceux qui refusent de sonder la souffrance, la violence et la détresse qui grondent dans le cœur des hommes.

Son nouveau roman, Théo à jamais, nous plonge dans le quotidien d’une famille captive d’un drame sans nom. Théo, le fils aîné, interrompt son père en pleine conférence et braque son fusil sur lui avant d’être abattu par un policier présent lors de l’événement.

« Cette question me taraude depuis de nombreuses années, souligne Louise Dupré, rencontrée dans les bureaux du Devoir. Qu’est-ce qui pousse l’être humain à tuer ? »

Cette interrogation abyssale était déjà au cœur de son recueil Plus haut que les flammes (2010), où, bouleversée par une visite à Auschwitz et Birkenau, elle traçait le mouvement entre l’enfant livré aux chambres à gaz et celui bercé dans sa chambre à coucher.

« Il y a pour moi un mystère que, malgré les nombreuses études sociologiques, psychiatriques et autres, je ne parviens pas à éclaircir. N’est-ce pas incroyable que nous soyons capables d’inventer des usines à tuer ? Que de jeunes kamikazes entraînent dans leur mort des dizaines d’autres inconnus ? Alors qu’au Québec, les drames du genre relèvent de l’exception, c’est facile d’oublier qu’on vit dans un monde extrêmement dur et violent. »

Regarder la vérité en face

Chaque jour, afin d’affronter cette violence et cette colère avec lucidité, l’écrivaine se fait un devoir de regarder les nouvelles américaines, où les tueries de masse et les fusillades se multiplient à un rythme vertigineux.

« Depuis l’élection de Trump, je refuse de vivre à l’extérieur de la vérité. Avec le retour en force de l’extrême droite et les dérives autoritaires qui se produisent au Brésil, en Turquie, en Hongrie et j’en passe, il est difficile de ne pas faire le parallèle avec la montée du nazisme. Alors, bien que ça puisse paraître morbide de regarder systématiquement les nouvelles, ça me permet de voir dans quel monde je vis, et de comprendre ce que je dois faire pour y résister. »

En choisissant l’action, Louise Dupré parvient à ne jamais se faire emporter sur le chemin banal du cynisme. Dans Théo à jamais, à travers la belle-mère de l’adolescent, elle explore le doute, la culpabilité, l’incompréhension intolérable de ceux qui sont touchés par le drame ; mais aussi leur résistance, la force incommensurable dans laquelle ils puisent pour se relever et se rattacher à l’existence.

Avec le retour en force de l’extrême droite et les dérives autoritaires qui se produisent au Brésil, en Turquie, en Hongrie et j’en passe, il est difficile de ne pas faire le parallèle avec la montée du nazisme

 

« J’ai lu énormément de témoignages de survivants de tels drames. Bien que les gens ne s’en sortent pas indemnes, qu’une douleur sourde les accompagne tout au long de leur vie, ils ont la volonté de survivre, de résister, d’être des piliers pour le reste de la famille. »

Chacun de ses personnages — le père, la mère, la sœur — a des raisons de se battre ; des projets, des valeurs profondément humaines qui leur permettent de redonner au monde. « C’est lorsqu’on se sent inutile, lorsqu’on est convaincu que plus personne n’a besoin de nous que le désespoir prend le dessus. »

Ceux qui restent

Bien que son roman soulève de douloureuses et cruciales questions, Louise Dupré ne verse jamais dans l’analyse psychiatrique ou sociologique. Sa pensée, comme celle de sa protagoniste, emprunte de multiples culs-de-sac qui n’aboutissent jamais sur une quelconque résolution. Ne reste sur le papier, en miroir du lecteur, que le choc, la fragilité et la noirceur de ceux qui restent.

« Je ne suis pas spécialiste et mon livre n’est pas un essai, rappelle-t-elle. Les connaissances sur le cerveau humain sont tellement embryonnaires. Comme écrivaine, je me dois d’éviter d’aborder la question de la condamnation, tout comme celle de la rédemption. Se questionner, même sans réponse, témoigne d’un désir de comprendre. Et quand on comprend mieux, il devient possible de prévenir d’autres actes comme celui de Théo. »

À travers l’abîme de sa narratrice, l’écrivaine retire le fardeau de l’épaule de l’individu — le parent — et tourne plutôt son regard vers les dérives de la société contemporaine.

« Je pense que nous vivons actuellement une période très douloureuse de l’histoire de l’humanité. Les enfants, les adolescents et les adultes vivent de plus en plus de stress, de détresse à la maison et au travail. On doit constamment livrer la marchandise, correspondre aux standards de beauté, exceller dans tous les domaines. »

Elle soulève également le manque de ressources, qui renforce les tabous et l’inaction par rapport aux problèmes de santé mentale.

« Les besoins sont criants, les délais pour voir un spécialiste ne cessent de s’allonger. On n’a plus le temps de réfléchir, et les gens au pouvoir nous gardent volontairement dans cet état précaire qui broie les sens. Comme écrivaine, j’espère pouvoir offrir un peu de curiosité et d’espoir afin de briser ce cycle de désillusion. »

Théo à jamais
★★★ 1/2
Louise Dupré, Héliotrope, Montréal, 2020, 240 pages


Béatrice travaille au montage d’un documentaire sur les tueries de masse quand elle reçoit un appel des États-Unis.

Son mari et son fils se trouvent tous deux entre la vie et la mort, après que ce dernier eut fusillé son père en pleine
conférence.

Pour ne pas sombrer dans le doute et l’obscurité, Béatrice devra accepter l’impuissance des parents à sauver leurs
enfants.

Il faut du courage pour aborder des questions qui ne peuvent que demeurer sans réponses. Louise Dupré y parvient pourtant, affrontant encore une fois l’horreur avec une lucidité et une empathie poétique aussi déchirantes qu’ensorcelantes.

En choisissant de mettre la survie et la résistance au coeur de ce récit bouleversant, la romancière réalise l’impossible et parvient à ne jamais s’abandonner au raccourci du cynisme et du désespoir.