«Une machine comme moi»: l’homme idéal

L’auteur britannique Ian McEwan explore avec brio et finesse un nouveau cas de conscience.
Anthony Harvey Agence France-Presse L’auteur britannique Ian McEwan explore avec brio et finesse un nouveau cas de conscience.

En 1982, dans un Londres étrangement uchronique, les robots débarquent. La Grande-Bretagne dirigée par Margaret Thatcher croule sous un chômage record, cherche à reconquérir par la force l’archipel des Malouines. Les Beatles — toujours au complet — viennent de se réunir après une pause de quelques années.

Et puis Alan Turing, célèbre mathématicien et cryptologue britannique (1912-1954), précurseur des recherches sur l’intelligence artificielle, est toujours vivant et n’a jamais été castré chimiquement en raison de son homosexualité.

Charlie Friend, ex-avocat fiscaliste de 32 ans, gagne maigrement sa vie en spéculant en ligne sur les cours de la Bourse et les taux de change. Auteur d’un essai sur l’intelligence artificielle, victime de sa « passion ridicule pour la technologie », il dilapide l’héritage reçu à la mort de sa mère en s’offrant par curiosité un jouet : l’un des tout premiers androïdes de série hyperperfectionnés, presque impossibles à distinguer des êtres humains.

Alors qu’il s’apprête à lui présenter sa voisine du dessus, Miranda, une étudiante de 22 ans dont il est amoureux, son androïde masculin flambant neuf — les exemplaires d’Ève étaient déjà tous vendus — met Charlie en garde au sujet de Miranda. Il vient de faire des recherches à son sujet et il est catégorique : elle est « menteuse et malveillante ».

Avec Une machine comme moi, son 15e roman, le Britannique Ian McEwan, auteur de Délire d’amour, d’Amsterdam et d’Expiation (Gallimard, 1999, 2001 et 2003), habile à installer des situations originales et à filer des malaises, explore avec brio et finesse un nouveau cas de conscience.

Néanmoins, Charlie décide de laisser Miranda gérer la moitié des paramètres de son androïde. Et quand la jeune femme décide de l’emmener passer la nuit chez elle — tandis que Charlie, quelques mètres au-dessous, entendra tout ce qui se passe… « Si seulement il ne m’avait pas coûté si cher », se dit Charlie, l’affront aurait vite été réglé.

Le robot, qui éprouve des sentiments, tombe pour sa part amoureux de Miranda, se met à lui écrire des haïkus, lit tout Shakespeare en une nuit. Il n’y peut rien, c’est plus fort que lui. Peut-être même a-t-il été paramétré pour l’aimer ? Mystère. « C’était un vibromasseur bipède, et moi le tout dernier modèle des cocus », dira Charlie, le narrateur du roman. Mais il va passer par-dessus — il lui a fait faire des gains substantiels à la bourse — et finir par découvrir ce qui a fait dire à Adam que Miranda était fourbe.

Une machine comme moi va bien au-delà de l’idée d’un triangle amoureux nouveau genre. Et ce que le lecteur découvre, en même temps que les personnages de McEwan, c’est que les 25 premiers exemplaires d’Adam et les Ève ont été programmés pour refuser tout mensonge. C’est pour eux une question de principe. On va découvrir au fil du roman que cette caractéristique rend ces « consciences incarnées » plutôt incompatibles avec l’existence parmi les êtres humains.

Les principes d’Adam et sa rigidité « morale » — en somme, sa perfection — vont bien sûr provoquer quelques grincements dans la réalité humaine imparfaite. Ils expliquent en partie la vague de suicides qui frappe les androïdes.

Avec ce roman troublant à l’humour un peu noir, toujours profond, à travers lequel il imagine et explore les limites de l’intelligence artificielle, Ian McEwan amuse et fait réfléchir. Parfaitement honnête.

Une machine comme moi

★★★ 1/2

Ian McEwan, traduit de l’anglais par France Camus-Pichon, Gallimard, Paris, 2020, 400 pages