Des prisons d’Assad au pays d’Éluard

Inscrit sur les listes noires du régime syrien, pendant le printemps arabe, l’écrivain Omar Youssef Souleimane a dû traverser illégalement la frontière jordanienne, en 2012, à pied par les montagnes.
Photo: Claude Gassian Flammarion Inscrit sur les listes noires du régime syrien, pendant le printemps arabe, l’écrivain Omar Youssef Souleimane a dû traverser illégalement la frontière jordanienne, en 2012, à pied par les montagnes.

« Sur mes cahiers d’écolier / Sur mon pupitre et les arbres / Sur le sable sur la neige / J’écris ton nom. » Ce n’est pas un hasard si Omar Youssef Souleimane a calligraphié le poème Liberté de Paul Éluard sur l’un des murs de sa chambre. Réfugié en France depuis 2012, il a quitté la Syrie par un jour du mois de mars n’emportant avec lui que ce qu’il avait dans ses poches.

Avide de découvrir le pays d’Éluard, ainsi que celui d’Aragon et de Rimbaud, qu’il avait lus en arabe, il s’est retrouvé ce jour-là à quatre heures du matin dans le Réseau express régional en provenance de Roissy. « Ce n’était pas vraiment le pays que j’avais imaginé. Mais, j’étais libre. La France restera toujours pour moi le pays d’Éluard, de la littérature et donc de la liberté. »

À 32 ans, Youssef Souleimane publie son premier roman en français (Le dernier Syrien, Flammarion), dans lequel il jette un regard tendre et naïf sur la jeunesse de Damas et de Homs qui a cru que le Printemps arabe allait changer la vie. Une jeunesse amèrement déçue évidemment, qui s’est vite retrouvée prise en étau entre la dictature d’Assad et les milices islamistes, qui ont rapidement pris le contrôle de l’opposition.

Un printemps meurtrier

« L’idée de notre génération, c’était que le régime allait s’effondrer en quelques mois, dit-il. On y croyait dur comme fer. On était optimistes, même si on n’avait aucune expérience politique. On ne se doutait pas à quel point ce régime était dur. Mais surtout, nous étions galvanisés par ce qui se passait en Égypte et en Tunisie. On croyait que ce serait pareil en Syrie. Tout simplement parce qu’on n’imaginait pas qu’au XXIe siècle, un régime fasciste comme celui d’Assad pouvait continuer à torturer et à massacrer son peuple dans l’impunité. »

Cette illusion, les jeunes de Damas et de Homs la paieront souvent de leur vie. Pour avoir diffusé à la BBC et à France 24 des images des massacres que commettait le régime, Youssef devra lui-même fuir sans même prévenir sa famille. Inscrit sur les listes noires du régime, il traverse illégalement la frontière jordanienne à pied par les montagnes. Arrêté par erreur par la police jordanienne dont il subit les sévices, il demandera l’asile à l’ambassade de France à Amman et sera exfiltré dès le lendemain. « Je croyais partir pour deux ou trois mois seulement, le temps que le régime s’effondre. »

Parmi ses camarades qui organisaient des manifestations avec lui, la plupart sont morts ou vivent en exil. La force du roman d’Omar Youssef Souleimane, c’est de nous montrer dans une écriture simple l’idéalisme de cette jeunesse naïve qui ne comprenait rien à la géopolitique de son propre pays. Omar Youssef Souleimane aime d’ailleurs citer cette phrase de Mark Twain : « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors, ils l’ont fait. »

La répression sexuelle

« Nous étions tellement idéalistes, dit-il. Nous nous sommes retrouvés coincés entre le régime d’Assad et les islamistes. Nous n’étions pas nombreux. Nous étions des rêveurs. » Cette génération n’avait connu que la Syrie de Bachar al-Assad et cette période de paix relative qui avait suivi les violents affrontements des années 1980 avec les islamistes.

Il a fallu attendre la révolution pour qu’on découvre la complexité du pays et la profondeur des séparations entre les Alaouites, les sunnites et les chiites

Le roman montre le fossé abyssal entre cette jeunesse dorée qui vit au rythme des modes occidentales, boit de l’alcool, mange du porc et batifole au gré de ses amours incertaines et une société divisée en castes à l’équilibre précaire. « Il a fallu attendre la révolution pour qu’on découvre la complexité du pays et la profondeur des séparations entre les alaouites, les sunnites et les chiites », dit Youssef.

Proche des thèses de l’écrivain franco-tunisien Abdelwahab Meddeb, qu’il avait tenté de rencontrer peu avant son décès, Youssef Souleimane estime que la sexualité est au coeur de la crise que vit l’islam. Deux personnages du roman sont d’ailleurs homosexuels. « Je crois que si on était libres sexuellement, si chaque homme et chaque femme pouvaient vivre leurs passions, la guerre prendrait fin, dit l’un d’eux. Plus personne n’aurait envie de tuer qui que ce soit. Noyée dans le désir, la violence devient une idée vide. »

Écrire en français

Lorsqu’on lui demande comment il est parvenu à écrire ce livre en français, il répond simplement qu’il a « mangé beaucoup de croissants ». En 2013, le jeune écrivain comprend qu’il ne rentrera pas de sitôt en Syrie. Il se lance alors dans l’apprentissage du français et suit des cours à Bobigny, où il habite. « C’était excitant, car c’était difficile. Je ne connaissais même pas l’alphabet. J’ai appris en parlant avec tout le monde. J’écoutais les séries les plus populaires. C’était nul, mais j’aimais ça. »

En 2016, son éditrice le convainc de réécrire en français un premier récit d’abord écrit en arabe intitulé Le petit terroriste (Flammarion). Il lui a fallu trois mois. « C’était passionnant, c’était magique d’entrer dans une nouvelle langue. Depuis, j’écris et je rêve même en français. »

La semaine dernière, Youssef Souleimane était à Marseille, où la metteuse en scène Sara Llorca créait une pièce intitulée La terre se révolte, librement adaptée du Petit terroriste. En résidence à la maison de la culture de Bobigny, il prépare un nouveau roman, toujours en français évidemment. Là-bas, il croise des Arabes, des communistes et même souvent des islamistes. « Des gens qui vivent en France, dit-il. Mais qui ne l’aiment pas. »

Huit ans plus tard, Omar Youssef Souleimane veut croire que tous les morts du printemps syrien ont au moins contribué à changer les esprits. « Tout ce que nous voulions, écrit-il, c’était vivre comme des êtres humains. Mais nous avons réclamé la liberté à un pays qui n’était pas prêt. »