«Tireur embusqué»: entre la guerre et l’hiver

Le livre de Jean-Pierre Gorkynian épouse à bien des égards le canevas classique d’un roman d’apprentissage.
Photo: Myriam Daigle Le livre de Jean-Pierre Gorkynian épouse à bien des égards le canevas classique d’un roman d’apprentissage.

« Comment la mort peut-elle divertir les gens à ce point ? » se demande Shams pendant que son nouveau meilleur ami Kevin joue à un jeu vidéo librement inspiré des nombreux conflits armés enchaînant le Moyen-Orient à la souffrance. La mort peut divertir le Québécois, constatera-t-il, parce qu’elle n’occupe pas en Occident la même place que dans son pays, la Syrie, qu’il a dû quitter il y a huit mois afin d’échapper à la guerre civile.

Second livre du Montréalais d’origine syrienne Jean-Pierre Gorkynian (Rescapé, VLB, 2015), Tireur embusqué épouse à bien des égards le canevas classique d’un roman d’apprentissage mettant en scène un personnage goûtant pour la première fois à l’ivresse et aux périls du sexe, de la drogue et de la liberté de prendre soi-même des décisions.

Une histoire que l’on a lue mille fois, pourrait-on conclure hâtivement, si ce n’était de ce jeune narrateur syrien ayant vécu le pire (sauf ce premier hiver qu’il devra affronter), un type de héros que l’on croise encore très rarement, pour ne pas dire jamais, en littérature québécoise. Que l’auteur ait visité Alep en 2017 et 2018 contribue par ailleurs sans doute à la richesse des chapitres qui s’y déroulent (rien de pire qu’un roman crée à l’aide de Google Maps).

Contraint de se soumettre à une psychothérapie après s’être battu avec un camarade de classe, Shams se montrera récalcitrant à raconter son passé jusqu’à la deuxième moitié du roman, lui qui accepte enfin de confier à Ménard (son psy) les circonstances de ses derniers jours en terres natales. Le procédé narratif, usé mais efficace, de la confidence offerte à un thérapeute révélera d’abord un adolescent s’accrochant à une conception très viriliste de l’honneur : « D’ailleurs, la pitié tue. La culpabilité aussi. Le moindre sentiment d’humanité peut vous être fatal. C’est la première chose qu’on apprend en temps de guerre. »

Tireur embusqué est donc à la fois le portrait d’un jeune homme d’une maturité soufflante pour ses 17 ans et d’un jeune homme qui, comme bien des gens de son âge, préfère aux nuances les certitudes manichéennes. Mais se pourrait-il que de fuir une situation potentiellement funeste, même en laissant derrière soi père et amis, ne soit pas le geste de lâcheté qu’il croit ?

Subtile, mais mordante, la critique à laquelle se livre Gorkynian en ridiculisant la vertu à deux vitesses de certains bobos fera ici davantage mouche que ses réflexions sur l’absurdité de la guerre, avec lesquelles il serait difficile de ne pas être d’accord tant elles reposent sur des évidences. Ses scènes de sexualité, écrites à l’aide de la panoplie habituelle de synonymes anatomiques, confinent quant à elles parfois au malaise.

Récit d’un double deuil, celui du pays et d’une forme d’héroïsme n’existant que dans les films, Tireur embusqué tient aussi du voyage au cœur d’un Montréal médiatiquement et politiquement ignoré, où tant d’immigrants tentent de se forger une place au soleil sans céder à la mélancolie, et surtout sans céder à cette compréhensible violence que leur inspire leur sort. On en lirait plus souvent.

Tireur embusqué

★★★

Jean-Pierre Gorkynian, Mémoire d’encrier, Montréal, 2020, 264 pages En librairie le 29 janvier