«Pourquoi tu danses quand tu marches?»: défier la marche du monde

L'écrivain, nouvelliste, poète et animateur d'ateliers d'écriture Abdourahman A. Waberi, a obtenu plusieurs prix littéraires.
Photo: Mychele Daniau Agence France-Presse L'écrivain, nouvelliste, poète et animateur d'ateliers d'écriture Abdourahman A. Waberi, a obtenu plusieurs prix littéraires.

Un matin, sur le chemin de l’école à Paris, une fillette interroge son père : « Dis papa, pourquoi tu danses quand tu marches ? » Car Aden boite. Jamais il n’enjambe un vélo ou fait la course à trottinette avec sa petite Léa. Il ne peut se dérober. Pour témoigner d’où il vient, il doit replonger dans les souvenirs, retourner à Djibouti, pays de l’enfance, où les railleries transformaient chaque pas en épreuve.

Il raconte l’intimidation qui a mené à l’accident, les larmoiements, la fièvre, la jambe flétrie, puis le verdict, sans appel. Il raconte Madame Annick, cette enseignante venue de France pour « transformer les petits bergers nomades comme moi en petits garçons qui sachent lire, compter, écrire ». Il raconte la solitude, la plage de la Siesta où il ne peut que barboter, les murs en tôle qu’il rasait pour passer inaperçu. Puis, la découverte des mots, de la littérature, qui lui permettent de relever la tête et d’engager un combat au nom de la liberté.

Récit d’un homme à sa fille, Pourquoi tu danses quand tu marches ? surprend par sa simplicité, par sa moralité et ses espoirs presque enfantins, par sa langue franche et frugale. Les odeurs de beignets et d’huile frite imprègnent chacune des pages, qui relaient, sans insister, lumière et poussière, murmures de révolte, alternance de crainte et d’espoir entre les rumeurs de bombe nucléaire et les promesses de Charles de Gaulle.

Ce dépouillement, puisé à même la tradition orale, pourrait appauvrir le texte s’il ne rappelait pas avec une telle candeur les histoires racontées autour du feu et le devoir de transmission qui repose sur la littérature.

La bouleversante et sobre humanité qui se dégage de l’œuvre courtise l’empathie par son universalité, rappelant que seul le contexte, par sa particularité et son influence, est à l’origine de l’incompréhension, de la crainte de l’altérité et de la fermeture d’esprit. Les émotions et les aspirations, de leur côté, sont partagées au-delà des frontières et des croyances, et se valent nonobstant l’absence ou l’abondance de privilèges.

Pourtant, les disparités sont évidentes entre cet homme, né entre le désert mouvant de Djibouti, la mer Rouge et le golfe d’Aden, entouré d’une violence portée par la pauvreté, la colonisation et la privation, et sa fillette qui grandira dans l’opulence et les promesses de Paris.

Or, pour tous deux, les épreuves feront naître la même douleur, la peur entraînera les mêmes réflexes. Le bonheur est un luxe dont le secret réside dans la connaissance, la soif d’apprendre, la curiosité et l’ouverture, qui mettent en danger les idées reçues et attisent l’ambition et la bonté.

Abdourahman A. Waberi rappelle qu’il ne tient au fond qu’à chacun de nous de choisir de défier la marche du monde et d’esquisser plutôt quelques pas de danse.

Extrait de «Pourquoi tu danses quand tu marches?»

Tes mots continuaient de tournoyer dans ma tête. Je ne pouvais plus me dérober.
En prenant la dernière ligne droite qui mène à ton école, j’ai salué de la tête un parent. Tu m’as tiré par la manche de ma veste pour me signifier que tu avais reconnu le parent pressé. Mon cerveau venait de faire un tour pour revenir à ta question. Et je me suis demandé pourquoi je danse depuis toutes ces années alors qu’il n’y avait qu’une chose à faire.

Une chose,
une seule.
Marcher,
marcher droit,
comme tout le monde. »

Pourquoi tu danses quand tu marches ?

★★★ 1/2

Abdourahman A. Waberi, Mémoire d’encrier, Montréal, 2020, 216 pages