Mélissa Grégoire, une feuille au vent

Originaire d’un petit village de Lanaudière, Mélissa Grégoire enseigne le français et la littérature au cégep de L’Assomption.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Originaire d’un petit village de Lanaudière, Mélissa Grégoire enseigne le français et la littérature au cégep de L’Assomption.

Mêlant questions existentielles brûlantes et passion pour la littérature, le deuxième roman de Mélissa Grégoire pourrait être une suite lointaine de son premier. Rencontre.

Il arrive neuf ans après L’amour des maîtres (Leméac, 2011), un roman fort d’émancipation parentale, intellectuelle et amoureuse. « Un texte lucide, fascinant et limpide sur l’apprentissage de la liberté », nous avait-il semblé.

Dans Une joie sans remède, on suit cette fois les désarrois de Marie Ducharme, 33 ans, qui vit à Montréal mais enseigne la littérature depuis 10 ans dans un collège de sa région natale. Femme timide et idéaliste qui n’hésite pas à faire lire du Bernanos à des étudiants, elle a l’impression de se frapper une fois de trop, un matin, à un mur d’indifférence. Diagnostic de dépression, arrêt de travail, culpabilité.

Au même moment, à 91 ans, Berthe, sa grand-mère paternelle atteinte d’un cancer, vient de refuser la chimio. « Elle se soigne avec du thé vert et des gousses d’ail. » Plus jeune, elle avait failli être religieuse, avant d’avoir eu des enfants et d’enseigner toute sa vie durant au primaire. Tout en demeurant une fervente catholique et en restant proche de la nature.

Devant cette femme qui semble avoir réponse à tout, modèle d’accomplissement qu’elle admire, Marie, anxieuse depuis toujours et pourvue d’une faible confiance en elle, rattrapée par un désir de maternité inassouvi, a l’impression de souffrir « d’anémie spirituelle ». Aux yeux de sa mère, Marie lui fait penser à sa tante Paula : « C’était faible, ça ! Ç’avait pas d’nerfs ! Une feuille au vent ! Toujours couchée dans son lit. » La jeune femme doit se rendre à l’évidence : elle ne sait plus comment vivre.

Une réalité décalée

Une joie sans remède aborde sa désillusion « foudroyante » quant à l’enseignement, ses problèmes récurrents de dépression et ses efforts pour apprendre, si c’est possible, le « métier de vivre », ses réticences à prendre les antidépresseurs qu’on lui prescrit. Pour y faire face, elle aura recours à quelques séances de psychanalyse et aux caresses de son chat Saturne, ainsi qu’à des exemples de résilience autour d’elle, comme une voisine « qui est simplement dans la joie d’exister ». Sans oublier la compréhension de son compagnon plus âgé qu’elle, Antoine, un homme d’une patience infinie qui écrit des livres « que personne ne lit ».

À bientôt 43 ans, Mélissa Grégoire reconnaît partager certains traits avec la narratrice d’Une joie sans remède. « Il est certain que je puise beaucoup dans ma propre vie quand j’écris, reconnaît-elle au cours d’un entretien téléphonique. J’aurais beaucoup de mal à inventer des histoires ou à raconter la vie de quelqu’un qui n’existe pas pour vrai. J’admire ceux qui le font, mais ce n’est vraiment pas ma force. »

« Mais il y a vraiment un décalage entre la réalité et la fiction », confie l’écrivaine, originaire d’un petit village de Lanaudière, Saint-Ambroise-de-Kildare, et qui enseigne le français et la littérature depuis 2002 au cégep de L’Assomption.

« Je me détache de l’expérience vécue, qui devient le matériau d’une histoire que je compose. Je fais des choix, je ne dis pas tout et il y a parfois des choses que je pense pour la première fois qui surgissent au moment où j’écris. J’explore ce que je ne comprends pas, ce qui m’échappe. » En ce sens, elle estime que c’est écrit comme une fiction.

Même si les personnages, de son propre aveu, sont bien souvent inspirés de vraies personnes. « Ma mère est d’ailleurs terrifiée de lire le roman », lâche-t-elle en riant.

À la ville (et à la campagne), Mélissa Grégoire est la compagne de l’essayiste et romancier Yvon Rivard (Le milieu du jour, Aimer, enseigner), en qui il n’est pas interdit de voir dans le personnage d’Antoine une forme d’avatar — qui ne devrait pas le faire rougir. « En même temps, c’est eux et ce n’est pas tout à fait eux. Ça se passe comme dans un rêve. J’obéis à la logique intérieure des personnages. C’est la trajectoire qui m’intéresse, structurée par un conflit, une tension. »

Faire face

La romancière admet craindre, par contre, que le personnage de Marie soit mal reçu. « Parce que c’est une femme faible et qui se montre vulnérable. Alors que ce qu’on aime voir et lire aujourd’hui, il me semble, ce sont des femmes fortes. Elle est vraiment tout le contraire de sa grand-mère. » Tandis que la force de la narratrice d’Une joie sans remède est peut-être, au fond, sa propre vulnérabilité.

Un personnage qui est « fortement inspiré » de la propre grand-mère de l’écrivaine, aujourd’hui décédée. Une femme qu’elle estimait important de faire sortir de l’ombre : « Elle m’est toujours apparue comme une femme heureuse, forte, et je voulais comprendre d’où lui venait cette joie. » Cette joie sans remède, justement — et même sans chimiothérapie.

Sensible à son besoin d’air et de lumière, son amoureux la laissera seule à Montréal et se repliera dans leur chalet du Bas-du-Fleuve. Une séparation de quelques mois qui permettra à la jeune femme de se retrouver. « Marie, elle est coupée du monde. Elle est enfermée en elle-même, oscillant entre la mélancolie et l’anxiété, enfermée aussi par sa timidité. Je la vois comme une femme qui s’en est mis beaucoup sur les épaules. »

Comme Etty Hillesum et Siri Hustvedt, écrivaines qu’elle admire et qui ont eu le courage d’affronter leurs faiblesses, Marie est allée chercher dans la psychanalyse — tout en y résistant — quelque chose qui lui manquait.

Une qualité d’écoute particulière et très rare. « Si elle va en analyse, c’est précisément parce qu’elle est coupée des autres et de la nature, enfermée dans la prison du moi. Elle a besoin de quelqu’un de moralement fort qui puisse porter sa souffrance. Quelqu’un qui n’est ni son père, même si c’est un regard assez paternel, ni son amoureux. »

Elle trouvera dans l’analyse un repos lui permettant de s’oublier un peu et de recommencer à voir la vie qui bat autour d’elle. Une étincelle dans les yeux et une tisane de scutellaire à la main.

Quant à la littérature, qu’on l’enseigne ou qu’on la pratique, à peu de chose près, l’enjeu reste le même. « Le défi, c’est de prendre courageusement la parole malgré tout. De s’entêter. De faire face, comme dirait Bernanos. Une phrase que j’aime beaucoup. 

Une joie sans remède

★★★ 1/2

Mélissa Grégoire, Leméac, Montréal, 2020, 224 pages

Comment vivre ? Sans l’audace ni le pouvoir d’y répondre, Une joie sans remède livre à la fois courageux et pudique, offre quelques pistes. Malgré une finale peut-être un peu précipitée, dans une langue fluide et directe, Mélissa Grégoire y brouille finement les frontières entre le réel et l’invention. Elle le fait en exposant la vulnérabilité d’une femme qui, à travers une série de deuils, intimes autant que professionnels, tente de rester debout et d’avancer. À travers la trajectoire de Marie, personnage en état de crise existentielle dans lequel beaucoup sauront se reconnaître, ce roman organique et lumineux à sa manière pose nombre de questions essentielles. Un beau livre.