Rawi Hage, transcender le conformisme

Rawi Hage s’avoue surpris du mouvement qui se construit tranquillement autour de l’idée d’un État laïque dans son pays d’origine.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Rawi Hage s’avoue surpris du mouvement qui se construit tranquillement autour de l’idée d’un État laïque dans son pays d’origine.

Beyrouth, octobre 2019. Le convoi du ministre de l’Éducation, Akram Chehayeb, est entouré par des manifestants. Rapidement, un garde du corps sort de la voiture et pointe son fusil d’assaut vers le ciel. Il tire. Un second le rejoint. Avant qu’il ait pu l’imiter, une femme lui assène un coup de pied dans l’entrejambe.

Cette image, reprise par l’artiste libanais Rami Kanso, n’a pas mis beaucoup de temps à devenir virale. Symbole de la révolution qui a enflammé le pays du cèdre à l’automne, elle représente le souffle des femmes, héroïnes des revendications qui exigent le départ d’une classe politique usée par la corruption et des conditions économiques déplorables et la fin d’une politique confessionnelle particulièrement oppressive pour la gent féminine.

L’écrivain montréalais Rawi Hage s’avoue surpris du mouvement qui se construit tranquillement autour de l’idée d’un État laïque dans son pays d’origine. « Je ne savais pas qu’autant de gens pensaient comme moi, soutient-il avec un sourire timide, attablé dans un café de l’avenue Laurier à Montréal. C’est un souhait de ma part de voir une nouvelle génération libérée des contraintes que suppose la religion dans l’espace public. »

L’auteur n’aborde pas les récentes insurrections dans son nouveau roman, bien qu’elles soient en continuité directe avec les thèmes qu’il aborde. Avec La société du feu de l’enfer, il replonge plutôt dans le Beyrouth ravagé par la guerre civile des années 1970 et 1980.

À travers ces événements dévastateurs — dont les soubresauts sont encore perceptibles aujourd’hui —, il multiplie les dénonciations et les réflexions théologiques et psychologiques. À leurs sources, des questionnements qui alimentent hors de tout doute les manifestants actuels, et ce, dans tous les soulèvements qui cherchent à fragiliser l’hégémonie politique et religieuse à travers le monde.

Ce roman est une allégorie sur l’absurdité de toutes les guerres. Il aurait pratiquement pu se dérouler n’importe où.

Pavlov, fils d’un entrepreneur de pompes funèbres, apprend l’appartenance de son père à une société secrète qui veille à l’inhumation ou à la crémation des exclus — athées, homosexuels, prostitués — abandonnés par leur famille, le clergé ou l’État. À la mort de ce dernier, il accepte de reprendre les rênes de la société et devient alors un témoin privilégié du gouffre béant de la guerre ainsi que de la destruction et de la cruauté engendrées par la soif de pouvoir et la corruption.

« Ce roman est une allégorie sur l’absurdité de toutes les guerres, précise Rawi Hage. Il aurait pratiquement pu se dérouler n’importe où. C’est le récit d’un refus d’appartenir aux normes qu’exigent la majorité et les hommes de pouvoir, le récit d’une liberté qui s’oppose au conformisme. »

Pour témoigner d’une région où le deuil est une figure permanente, l’écrivain n’hésite pas à transgresser le corps, à transformer l’excès de cadavres en cortège, à transposer le luxe de vivre en luxure et désirs.

« La théologie abrahamique a un problème avec le corps. C’est le devoir des pèlerins de l’apprivoiser, de le forcer à se plier aux règles, à manger comme ceci, à pratiquer la sexualité comme cela. Pour moi, transgresser la corporalité est une petite révolution. » Pour aborder la tragédie, la plume de l’écrivain se fait vive, effrénée, presque baroque. Les ironies sur l’horreur, la mort et les limites de la chair défilent à un rythme mouvementé, presque angoissé. Toujours, la guerre demeure au premier plan, portée par les réactions en chaîne et les répétitions qu’elle engendre.

« C’est une réflexion sur Homère, ajoute Rawi Hage. Ses épopées ont beau être brûlantes de poésie et d’images, l’action ne s’arrête jamais. Il n’y a pas de prise de position chez ses personnages, car Homère est totalement occupé par l’interaction entre les hommes et les dieux, et par cette grande violence. »

Dans ces conditions, les actions, les décisions, les réflexions des protagonistes sont toutes le résultat d’une réaction motivée par la peur, l’incompréhension, la bravoure, la loyauté ou la folie.

L’imminence de la mort, son acceptation, provoque une urgence de vivre, et de ce fait laisse place à la construction mythologique de l’existence de chacun ainsi qu’à un dialogue avec la religion. C’est d’ailleurs pour déjouer l’austérité et l’oppression que présuppose cette dernière que Rawi Hage oscille entre humour, réalisme magique et cynisme. « La langue arabe est très ancrée dans le Coran. Il y a un aspect « sacré » qui l’entoure. Parmi les intellectuels et les poètes, qui sont au front de la ligne politique, il y a souvent eu une hésitation à surpasser cette langue, et donc à aborder les événements et les traumatismes avec un certain ludisme. Depuis les années 1960, ça change, car il y a tout un mouvement de déconstruction qui s’est mis en place. Je pense que c’est important de sortir du sérieux, du factuel, pour mieux comprendre et mieux dénoncer. »

La société du feu de l’enfer

★★★★

Rawi Hage, traduit de l’anglais par S. Voillot, Alto, Montréal, 2020, 320 pages

Beyrouth, 1978. La guerre civile bat son plein. Sous le balcon du Pavlov, qui surplombe le cimetière de l’enclave chrétienne de la ville, les cadavres se relaient dans une procession savamment orchestrée.

Bientôt, le jeune homme est amené à prendre la place de son père, un entrepreneur de pompes funèbres qui exploite clandestinement un crématorium, où il veille à accompagner les exclus, ces pêcheurs marginaux dont personne ne réclame les cadavres, vers le repos éternel.

Au coeur de la poésie indomptable, excessive, cauchemardesque et cruellement cynique de Rawi Hage, l’horreur de la mort fait face à la fureur de vivre, toutes deux liées dans un tango indomptable par le murmure de la transgression.

Dans cette litanie de violence et de destruction, les émotions les plus élémentaires deviennent, grâce à la virtuosité de l’auteur, le reflet de la mémoire collective de toutes les victimes de guerre et se font prétexte à une réflexion psychologique et existentialiste sur la dépravation de l’humanité. Saisissant.