Forts comme des déneigeuses

Photo: Olivier Zuida Le Devoir

J’ai perdu ma tuque

Avec un ours dessus

Je regarde mes
messages

Je vois un courriel du Devoir :

On aimerait que tu nous envoies
un test

Le genre de texte que tu nous
enverrais

Si tu devais nous livrer chaque
semaine un poème d’une colonne

Je leur écris :

Pas de problème, j’ai le contrôle
de la situation !

Je sors dehors

Je commence à stresser

Un poème par semaine ?

Pour qui je me prends ?

Je n’ai pas de baccalauréat

Je n’ai aucune formation

Je ne suis pas

Louis Hamelin

Odile Tremblay

Ou Aurélie Lanctôt

Je suis un poète qui a perdu
sa tuque avec un ours dessus

Il fait frette

Je suis dans un parc sur le bord
du fleuve

Mon père est à côté de moi

Je suis anxieux

Je lui dis que je ne sais pas
quoi écrire dans Le Devoir

Le travail on en parle

L’amour attend minute

L’amour on le vit entre

Deux rires

Deux conseils

Deux coups de vent

Mon père a vieilli

Il a maigri de la face

J’ai envie de lui acheter
des hot-dogs

Il fait vraiment frette

Au moins une vingtaine de petits oiseaux noirs

Se posent dans un gros sapin
près de nous

Mon père me dit :

Tu pourrais parler des oiseaux

On rit

Ouais pourquoi pas

À tous ceux et celles qui n’ont
jamais aimé la poésie

Un poème sur les oiseaux

Un poème aux oiseaux

Qui ont fait les mauvais choix

Qui ne l’ont pas eu facile

Qui n’ont jamais lu le journal

Surtout pas Le Devoir

Qui ne déjeunent pas

Qui ont

Un

Deux

Trois

Quatre enfants

Quatre miracles avec le même
linge à l’année

À tous les oiseaux

Qui se sentent seuls

Qui se sentent désespérés

Qui ne réussissent pas à passer
à travers la journée

Qui ne voient pas la lumière
au bout du tunnel

Quel tunnel ? De quoi tu parles
avec ton poème ?

Pour qui l’hiver c’est juste

Des problèmes à régler

Des fenêtres mal isolées

Des retards sur le loyer

Des enfants qu’on aime
mais qui ne s’aiment pas

Parce que tu veux juste manger

Parce que tu veux juste payer
les études de ta fille

Parce que tu veux juste vivre
simplement

Un poème à tous les oiseaux
qui s’accrochent

À un fou rire

À un clin d’œil

À une tape dans le dos

À une chance

Une entraide

Un miracle

Un miracle gros comme

Un poing

Un banc de neige

Ce poème est pour toi
juste pour toi

Parce que je ne sais pas
si tu y arriveras

Parce que mon père me regarde
et me demande :

Tu penses-tu y arriver ?

Parce que je ne sais pas
quoi répondre

Parce que je suis là-bas

Je suis déjà là-bas

Dans le sapin là-bas

Accroché à au moins

Une centaine de milliers d’oiseaux

Des petits oiseaux noirs forts
comme des déneigeuses

Qui ne liront jamais
mes poèmes dans ce journal.