Marie-Renée Lavoie vous veut du bien

L’art de  Marie-Renée Lavoie tient à la chaleu-reuse vraisemblance de ses personnages, que l’on a spontanément l’impression  de connaître depuis toujours.
Francis Vachon Le Devoir L’art de Marie-Renée Lavoie tient à la chaleu-reuse vraisemblance de ses personnages, que l’on a spontanément l’impression de connaître depuis toujours.

« C’est mon livre de bras », lance Marie-Renée Lavoie au bout du fil, depuis Québec, en évoquant Autopsie d’une femme plate, un roman s’étant écoulé à 10 000 exemplaires et dont les droits ont été vendus dans pas moins de sept pays.

Son livre de bras ? De quessé ? « Je l’appelle mon livre de bras parce que, naturellement, quand les gens apprennent que je suis l’auteure d’Autopsie d’une femme plate, ils me serrent le bras : “Ah, toi, ma p’tite ! Tu m’as fait rire.” Il y a quelque chose qui fait du bien aux lecteurs et quelque chose qui me fait du bien à moi dans cette réception-là. »

C’est donc avec l’envie de (se) « refaire du bien » que la romancière renoue dans Diane demande un recomptage avec sa narratrice chérie, la « pas plate » Diane, que l’on rencontrait en 2017, au moment où son mari depuis près de 25 ans l’abandonnait pour une plus jeune (classique). On la retrouve à l’aube de la cinquantaine, et plutôt sereine, au moment où elle décroche un nouvel emploi et se laisse tranquillement convaincre par son impayable amie Claudine que sa vie sentimentale n’est pas terminée.

Le tabou de vouloir être lu

« Je ne sais pas si je devrais dire ça… », dit Marie-Renée Lavoie en riant, hésitant quand on la prie de poursuivre. C’est à la faveur d’un exercice de création littéraire que sa Diane serait née, venait-elle de confier au détour d’une phrase. Quel genre d’exercice de création littéraire ?

« Il y a quelques années, j’ai lu dans le journal le compte rendu d’une étude universitaire sur les best-sellers qui avait repéré 10 éléments qui reviennent systématiquement dans les livres qui semblent avoir une grande popularité. Il s’agissait de choses comme : il faut que quelqu’un prenne une douche, il faut que quelqu’un boive un café — pas du kombucha, du café ! —, il faut qu’il y ait beaucoup de dialogues. Je me suis dit : “Je vais essayer !” »

Le travail d’une écrivaine à succès serait évidemment trop facile s’il suffisait d’appliquer pareille méthode. L’art de Marie-Renée Lavoie tient, ses lecteurs fidèles le savent, à la chaleureuse vraisemblance de ses personnages, que l’on a spontanément l’impression de connaître depuis toujours, un talent ne pouvant être encapsulé par aucune recette.

Le mot “populaire” en littérature a encore une connotation négative. C’est comme si ça s’opposait toujours à la qualité littéraire.

Cette ambition assumée d’émouvoir et de faire rire qui anime son processus d’écriture n’est peut-être pas étrangère à l’amour que ses livres génèrent, avance-t-elle malgré tout avec prudence.

« Ça ne me gêne pas de reconnaître que je veux être lue, même si je pense que c’est encore tabou de le dire. Je ne dis pas que, pour être lu, il faut faire des compromis, mais ça fait du bien parfois de se confronter à d’autres zones, de jouer à écrire différents types de livres, des plus légers ou des moins légers, comme je le faisais dans mes ateliers de création littéraire à l’université. Ça me fait plaisir de briser ce snobisme-là. Le mot “populaire” en littérature a encore une connotation négative. C’est comme si ça s’opposait toujours à la qualité littéraire. »

Limoilou dans les veines

Soyons clair : Diane demande un recomptage n’est pas du tout un livre de science-fiction. Mais il y a dans ce roman, comme dans plusieurs des romans de Marie-Renée Lavoie (dont Les chars meurent aussi), l’idéal d’une société solidaire qui, aux yeux d’un cynique, pourrait appartenir à la science-fiction.

Diane ira ainsi prêter main-forte à une vieille dame esseulée, l’attachante Madeleine, afin de mettre de l’ordre dans sa maison à l’abandon, envahie par des chats. Sans rien demander en retour.

« J’ai Limoilou dans les veines », explique simplement celle qui a grandi dans le quartier ouvrier de Québec et qui y habite toujours. Comprendre : il y a beaucoup de sa propre vie de quartier derrière ce portrait d’une communauté où l’entraide règne et où le poqué n’est pas forcément à craindre, au contraire. « J’aime les milieux populaires », ajoute-t-elle. Et ça paraît.

Travaillant désormais au service de garde d’une école primaire, Diane vivra par ailleurs aux premières loges la pénurie de personnel enseignant qui étouffe actuellement le monde scolaire québécois.

Bien qu’elle ne soit pas elle-même enseignante au primaire, mais bien professeure de littérature au cégep Garneau, Marie-Renée Lavoie ne peut s’empêcher de voir dans cette crise le résultat d’un système d’éducation construit sur le dévouement des femmes.

« Les femmes, qui sont traditionnellement professeures au primaire ou au secondaire, ont été conditionnées à toujours en donner plus, à faire plus d’heures que ce pour quoi elles sont payées. On devrait se sentir comblées par le sentiment d’accomplissement ! Les millénariaux regardent ça aujourd’hui et se disent : “Ce n’est pas ce dont j’ai envie.” On parle toujours de réorganisation du travail, mais ce qu’il faut faire, c’est augmenter substantiellement les salaires des profs. Quand mes étudiants décident en quoi ils vont étudier à l’université, c’est ça qu’ils regardent. »

Ce sont pourtant ces mêmes qualités la façonnant en tant que prof qui la façonnent en tant qu’écrivaine, observe Marie-Renée Lavoie, en goûtant bien l’ironie de cet aveu qu’elle fait après avoir livré le précédent plaidoyer. « Je reste une prof ! À la base, si on fait ça, c’est parce qu’on aime faire du bien, on est dans le don de soi. Et ça me plaît de penser que je peux écrire des livres qui font du bien. »

En librairie le 29 janvier

Diane demande un recomptage

★★★ 1/2

Marie-Renée Lavoie, XYZ, Montréal, 2020, 280 pages

Si écrire une suite à un roman ayant connu du succès est trop souvent un exercice superfétatoire, voire bassement commercial, l’existence de Diane demande un recomptage se défend aisément, dans la mesure où le bonheur que procure l’univers de Marie-Renée Lavoie repose essentiellement sur la joie que l’on ressent à passer du temps en compagnie des femmes magnifiquement ordinaires auxquelles elle donne vie. L’écrivaine continue ainsi d’incarner un certain idéal du roman populaire intelligent, porté par une langue élégante et accessible, qui se méfie néanmoins des clichés et des formules éculées. Roman feel good ? Très certainement. Sauf que là où certaines fictions agacent à force de vouloir nous convaincre que, dans la vie, tout finit toujours par s’arranger, l’auteure d’Autopsie d’une femme plate se contente de rappeler que l’amitié, le vin et la générosité envers son prochain, sans abolir le malheur, permettent de le maintenir à distance.